Ingénieur et architecte de formation, Franck Boutté s’est imposé voici plusieurs années comme une référence en matière de développement durable, à travers son agence éponyme,  réunissant aussi bien des architectes que des urbanistes, des paysagistes, des spécialistes de l’énergie,… En 2010, il proposait la notion de TEGPos : Territoire à Energie Globalement Positive, en désignant par là, moins un modèle clé en main que comme un état d’esprit à même d’aider la maîtrise d’ouvrage à réfléchir le plus en amont possible aux synergies possibles entre le neuf et l’existant. A l’heure où l’Etat entend promouvoir des TEPCV, nous avons souhaité en savoir plus. Il a bien voulu répondre à nos questions non sans partager ses impressions du voyage effectué quelques jours auparavant en Inde…

Vous revenez d’un séjour en Inde. Avec quelles impressions ?

C’est la première fois que je me rendais dans ce pays. J’y suis allé dans le cadre d’une mission organisée par l’Institut français, à l’initiative de Monica Lebrao Sendra, la responsable du département architecture et paysage. D’une quinzaine de jours, cette mission s’est déroulée à Pondichéry, une destination tout sauf anodine (elle fut un ancien comptoir français). La mission portait sur l’aménagement du front de mer et la prise en compte du patrimoine dans une problématique de développement urbain. Parmi les autres participants figuraient d’ailleurs Alfred Peter, paysagiste et urbaniste qui a beaucoup travaillé sur les problématiques de transports urbains, dont le tramway ; Michèle Larüe-Charlus directrice de l’aménagement de la ville de Bordeaux ; Jean-Pierre Charbonneau, urbaniste, spécialiste de politiques urbaines et culturelles, etc.

A quel titre y étiez-vous convié ? Pour traiter des enjeux énergétiques ?

Pas forcément. J’ai été davantage sollicité pour traiter du patrimoine sous l’angle de ses enjeux de durabilité. Autant le dire : j’y suis allé sans idées préconçues. D’autant que je ne connaissais pas le contexte indien. Mais c’est peut-être aussi pour cela que j’ai accepté d’intégrer l’équipe. En prenant le temps de me documenter préalablement, j’ai pu prendre la mesure du défi urbain de ce pays au regard ne serait-ce que de sa démographie. A ce jour, moins d’un tiers de la population indienne (1,2 milliard d’habitants) est urbanisé. C’est dire la marge de progression (pour mémoire, les pays dits développés le sont à près de 80%). Mais les taux de croissance des villes indiennes sont sans commune mesure avec ceux qu’ont connus nos villes européennes. Les projections gouvernementales tablent sur près de deux tiers de population urbaine à l’horizon 2050, soit dans à peine deux générations. Des villes gagnent déjà de l’ordre de 300 000 habitants par an. New Dehli compte déjà 20 millions d’habitants, Bombay, 25 millions… En réponse à cette situation, le gouvernement actuel, issu des élections de mars 2014 a lancé de nombreux programmes plus ambitieux les uns que les autres et qui, comme vous allez le voir, ne pouvaient que m’intéresser. L’un d’eux s’intitule CLEAN-India : il vise à améliorer la salubrité des villes indiennes, le traitement des déchets et l’assainissement des eaux. Un autre programme, HRIDAY, vise, lui, à accompagner le développement de 7 villes en pleine croissance dans la gestion de leur patrimoine. Jusqu’à présent, cette notion de patrimoine était peu présente dans les préoccupations des autorités comme des Indiens eux-mêmes. On peut même dire qu’elle ne faisait pas partie de leur culture. Désormais, sa préservation est à l’ordre du jour, de surcroît en son sens large : le patrimoine physique aussi bien que le patrimoine culturel immatériel. Les autorités indiennes ont pris conscience de son importance au regard de l’attractivité touristique des villes. Un 3e programme a naturellement retenu mon attention : intitulé Smart Cities in India, il vise à moderniser et à transformer 100 villes en Smart City. S’il est prévu de s’appuyer essentiellement sur les villes existantes, les plus grandes mais aussi celles de petite taille, le programme prévoit également la création de 9 villes nouvelles en satellite de villes de plus de 4 millions d’habitants. C’est dire les perspectives de développement.

Pour la première fois, semble-t-il, un gouvernement indien place la ville au cœur de ses préoccupations et de sa politique de développement. Les autorités ont conscience qu’elles ne peuvent plus s’en tenir à une gestion au quotidien des problèmes ni même à un rattrapage du retard. Il faut désormais se projeter dans l’avenir et s’en donner les moyens.

Compte tenu de ce contexte, les objectifs de la mission Pondichéry ont quelque peu évolué. Initialement, il s’agissait de réfléchir à la question du patrimoine et à la manière de faire profiter les Indiens des savoir-faire français en matière de restauration et de valorisation, et ce, dans le cadre d’un projet urbain en bord de mer. Progressivement, la réflexion s’est déplacée sur ce que pouvait être une smart city à Pondichéry. C’est du moins l’orientation que j’ai proposée de lui donner.

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© Paul Andreu Richez Associes

Y avez-vous vu une opportunité de mettre en avant votre concept de TEGPos ?

Non, pas le moins du monde et ce, pour une bonne raison : ce concept a été élaboré dans le contexte français et européen, qui, comme vous le savez, n’a rien à voir avec le contexte indien. Il est une réponse opérationnelle à des contraintes vécues en France et ne peut donc être transposé tel quel en Inde. Dans la plupart des villes indiennes, l’enjeu premier, ce n’est pas tant l’énergie que l’eau et son assainissement. A Pondichéry même, nous sommes dans un climat de mousson, ce qui change la donne. Pour fixer un ordre de grandeur de ce que cela implique en termes de pluviométrie, disons que ce qui tombe en volume d’eau durant cette saison (soit un mois et demi) équivaut à tout ce qui tombe en France durant toute une année…

C’est d’ailleurs en fonction de cette réalité, que la ville dessinée originairement par les Hollandais, selon un plan en damier, puis achevée par les Français après sa destruction par les Anglais, a disposé très tôt d’un système hydraulique et de drainage destiné à récupérer en amont les eaux de ruissellement. Un canal sec servait à reprendre les eaux pluviales ; il était connecté à un autre canal qui récupérait les eaux des bassins versants amont, pour les déverser dans la mer (une performance quand on sait les difficultés que nous rencontrons pour redessiner certaines  villes en fonction de leurs systèmes hydrauliques !). Si le système existe toujours, il est devenu sous-dimensionné par rapports aux besoins de la ville en pleine croissance démographique. Des eaux usées se retrouvent déversées dans le système de drainage des eaux pluviales. Tant qu’on n’aura pas asséché le canal et empêché que les eaux usées (des eaux grises et des eaux noires) s’y jettent,  on pourra difficilement y envisager la moindre smart city. Seulement, cela semble très compliqué au regard de l’organisation et de la réglementation urbaines actuelles. Sans doute faudrait-il prendre des mesures autoritaires, mais cela ne semble pas être dans la culture indienne : l’Inde revendique non sans fierté et à juste droit d’être la plus grande démocratie au monde.

Reste une idée force dans le concept TEGPos, qui semble devoir s’appliquer aussi au contexte indien, à savoir une approche globale des choses, consistant à ne plus se focaliser sur les bâtiments mais privilégier une approche territoriale, pour mieux valoriser les flux d’échanges entre les bâtiments…

De fait, la question de l’eau est une problématique territoriale, mais elle appelle des investissements lourds dans des infrastructures. On est donc loin du TEGPos comme de la Smart City. Rien ne sert de s’engager dans l’un ou l’autre, si on ne traite pas préalablement la question de l’assainissement. J’ajoute qu’en Inde, la notion de bâtiment revêt elle aussi une signification particulière : un bâtiment n’est pas envisagé comme quelque chose d’aussi durable que chez nous. Sans doute est-ce d’ailleurs pour cela que la notion même de patrimoine n’est pas aussi répandue.

J’en profite d’ailleurs pour mettre en garde contre une défense tout azimut du patrimoine. Il ne faudrait pas inciter les Indiens à conserver tout et n’importe quoi. Comme partout, des bâtiments méritent d’être reconstruits intégralement. Au-delà de la construction, la priorité est de s’assurer que les infrastructures concourent au développement urbain, à la fabrique de la ville.

Ne seriez donc vous pas intervenu trop tôt dans la réflexion engagée par la direction de l’architecture et du paysage de l’Institut français ? Vous êtes reconnu pour être un expert des enjeux énergétiques, non des enjeux hydrauliques…

(rire) Détrompez-vous ! Je suis rentré en France en me disant que je deviendrais bien un spécialiste de l’assainissement en Inde. Au contact ce pays, que j’ai pu découvrir dans un état de disponibilité (je n’avais pratiquement pas accès à un réseau Wi-Fi), j’avoue avoir été séduit à l’idée d’y développer nos sujets. En France, ceux qui ont des idées ne sont pas forcément encouragés à les mettre en œuvre. On passe davantage son temps à vous dire pourquoi elles sont compliquées et pourquoi vous feriez mieux d’y renoncer. Sans compter le poids des référentiels et des normes qui obligent à des performances, parfois, en dépit du bon sens. Pour exemple, sur des dialogues compétitifs assortis de garantie de performance énergétique, nous pouvons nous échiner pendant des mois et des mois pour arriver à gagner les derniers kWh/m2 pour arriver aux niveaux requis par les référentiels et exigés par les maîtres d’ouvrage, sur des bâtiments existants qui consommaient pourtant à l’origine 5 à 10 fois plus que le niveau auquel nous pouvons raisonnablement arriver. C’est à mon retour d’Inde que j’ai pris conscience de l’énergie folle que nous perdions à faire en sorte qu’un bâtiment consomme 50 kWh au lieu de 55, afin de rentrer dans les critères d’éligibilité. Je n’en vois pas l’intérêt. Ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire avant mon expérience indienne, mais cela me paraît aujourd’hui encore plus évident, je crains que nous passions à côté des questions fondamentales En revanche, la problématique de l’assainissement dans un pays comme l’Inde est  très intéressante à traiter, a fortiori si cela concourt à son développement urbain. Le poids de l’informel est tout sauf un handicap. C’est, au contraire, une opportunité pour engager des dynamiques de changement, avec le concours de la population elle-même, sans la contrainte de la réglementation ou d’un projet ministériel imposé d’en haut. En Inde, on perçoit un potentiel formidable. La moindre personne que vous rencontrez, y compris la plus pauvre, vous donne l’impression d’être positive et motivée par l’avenir. En France, on a parfois l’impression que les personnes ne « gèrent » que le présent et ne croient plus autant aux grandes ambitions et aux grands projets.

Comment en êtes vous venu à cette notion de TEGPos ?

J’ai été amené à la concevoir en réponse à l’invitation que m’avait faite, en 2010, le Puca, par la voix de François Ménard, de participer à un atelier préparatoire d’un nouveau programme de recherche sur le thème « BÉPos et smart grid, pourquoi un tel rapprochement ? ». Au départ, il s’agissait de dresser un état de l’art. Je me suis livré au final à une lecture critique aussi bien de la notion de BÉPos que de celle de smart grid. L’une et l’autre me paraissaient alors être les produits de raisonnements exclusivement techno-centrés.

Le BÉPos est censé produire autant d’énergie, voire plus, qu’il en consomme. De prime abord, il semble donc être une solution frappée au coin du bon sens : a priori, un bâtiment consomme de l’énergie ; il est normal de se demander comme réduire cette consommation ou, mieux, d’en faire une source de production. Mais s’il n’est pas approprié par ses usagers, il n’a guère de chance d’atteindre les performances escomptées. On le voit d’ailleurs avec les bâtiments qui ont été labellisés comme tels. Il participe de surcroit d’un idéal d’autonomie et même d’autarcie qui ne me paraît pas souhaitable.

Il revient en effet à se dire que je n’ai plus rien à attendre de mes voisins de quartier. Or, si on n’a rien à attendre d’eux, on n’a plus à attendre de ses voisins tout court. J’y vois au final une vision individualiste de la vie en société, poussée jusqu’à l’objet technique. Le BÉPos est en outre censé s’imposer de lui même, sans le moindre débat public. Or, la technique est aussi un enjeu de société : elle peut aussi bien apporter un mieux être qu’entraîner des nuisances, répondre à des problématiques de société qu’en susciter d’autres. Tout technique qu’il semble être, un objet doit donc être aussi envisagé dans sa dimension anthropologique sinon sociale, sans quoi cela reste une création absconse, qui pourra au mieux générer un nouveau business, mais pas beaucoup plus que cela.

On disposait d’ailleurs d’assez de recul pour prendre la mesure des aberrations auxquelles conduisaient les BÉPos : pour parvenir à des bâtiments autonomes, on réalisait en réalité des usines à gaz avec la combinaison de systèmes énergétiques redondant. Il entraînait une progression exponentielle des investissements pour des gains de plus en plus marginaux. Il y avait de toute évidence un optimum à trouver entre l’énergie que l’on allait gagner sur un temps long d’exploitation et celle qu’on mobiliserait à l’instant « t » pour réaliser le BÉPos. Malheureusement, on a favorisé la course à la réduction de la consommation mais sans se préoccuper du coût, au prétexte que moins on consommerait de l’énergie, mieux ce serait a priori.

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© Paul Andreu Richez Associes

Et les smart grids ?

A l’époque, en 2010, on commençait juste à en parler. Le concept m’apparaissait déjà comme le dernier avatar de cette logique BÉPos. Comme ce dernier, c’est un objet technique, présenté comme tel, sans considération pour les enjeux sociaux. Et comme le BÉPos, il s’inscrit dans une logique propriétaire et non d’un système ouvert. Aujourd’hui, j’aurais un jugement plus nuancé. Mais à l’époque, l’approche qu’on privilégiait ne me satisfaisait pas. A entendre ses promoteurs, il suffisait de mettre les BÉPos en réseau et réguler leurs besoins, pour résoudre la question énergétique. Ce faisant, on escamotait, me semblait-il, des questions d’importance, comme celles de l’acceptabilité sociale, des formes urbaines, du design, du patrimoine, etc. Dès cette conférence du PUCA, j’ai tenu à faire passer l’idée qu’en réalité le plus smart des réseaux, c’est celui dont on peut se passer…

Pouvez-vous préciser ?

Avant d’investir dans des réseaux, je propose en effet de voir comment s’en passer en réfléchissant en amont à la disposition des bâtiments et donc à la programmation. Prenez par exemple un programme de logements et un programme de bureaux. Le premier est classiquement déficitaire en énergie : il y a peu d’apport interne et donc plus besoin d’énergie ; à l’inverse, le second est excédentaire ; le jour, il peut bénéficier de l’apport de l’ensoleillement, la nuit, il n’est pas occupé ou très peu. Veillons donc déjà à le disposer de façon à ce qu’il ne fasse pas de l’ombre au premier. Rien que cela – le fait de disposer le programme déficitaire là où il y a de la ressource, qu’elles viennent de l’exposition au soleil, du sous-sol ou de programmes adjacents, etc. – permet de créer des synergies entre des bâtiments sans même avoir besoin de les mettre en réseau. Le programme excédentaire remplit une fonction de protection. On a pu estimer de l’ordre de 20%, les gains sur les deux programmes.

J’ai donc craint que le smart grid ne visât qu’à aller au plus simple en connectant les bâtiments, sans se soucier de leur localisation. Si on peut réduire la consommation d’énergie sans recourir à un réseau, autant le faire. D’autant que l’installation d’un réseau est plus compliquée qu’elle en à l’air ; elle implique de trouver l’opérateur compétent.

Si donc vous deviez définir le TEGPos

A la différence du BÉPos, il vise à rechercher un optimum plutôt qu’un maximum, en valorisant les synergies possibles entre les bâtiments plutôt que de concentrer l’effort bâtiment par bâtiment. Non seulement, il cherche à tirer profit des synergies entre les bâtiments, mais encore à surmonter le problème du manque de synchronisme entre l’offre et la demande à l’échelle d’un seul bâtiment. On y parvient en élargissant le périmètre et donc en incluant des bâtiments différents (bureaux, logements, mais aussi équipements, etc.) ayant des besoins différents selon le moment de la journée.

Vous l’aurez compris, le TEGPos ne s’incarne pas dans un objet technique. Il repose sur des principes de bon sens, de frugalité et de sobriété. Il n’a pas pour seule ambition de faire du partage d’énergie. Il incite à réinterroger le mode de fabrication du projet urbain, que ce soit dans son organisation ou dans sa programmation territoriale.

Au final, le TEGPos est à concevoir plus comme une démarche philosophique, conceptuelle et méthodologique. Pour le dire autrement, il est plus un état d’esprit qu’une solution technique clé en main. Si le TEGPos devait être généralisé, ce serait moins pour en faire un référentiel que pour en faire une école de pensée à diffuser auprès des maîtres d’ouvrages, des architectes, des urbanistes, bref, tous ceux qui fabriquent la ville.

Soit, mais le TEGPos n’ajoute-il pas une couche de complexité en appréhendant le bâtiment dans son environnement et en impliquant ainsi, de proche en proche, davantage de parties prenantes… ? D’ailleurs, je vois que les ouvrages d’Edgar Morin figurent en bonne place dans la bibliothèque de votre agence…

Je suis un adepte de la complexité ! Je me méfie des gens qui ont des solutions simples. Quand on a commencé à débattre du développement durable, d’aucuns ont prétendu avoir la solution pour y parvenir. Ce devait être un motif suffisant pour s’en méfier. Prendre en compte la complexité, c’est ni plus ni moins reconnaître les liens entre les choses ou, si vous voulez, leurs interactions, privilégier une approche systémique en considérant que ces liens sont à la limite plus intéressants que les points nodaux. Dans cette perspective, il ne s’agit pas de sur-optimiser le sous-système d’un système plus global si on n’a pas évalué préalablement les effets collatéraux ou les externalités que l’optimisation de ce sous-système peut avoir sur d’autres sous-systèmes.

Concrètement et pour en revenir à la construction, elle incite à réfléchir à la manière de localiser les bâtiments pour que le surplus des uns profitent aux autres, étant entendu que tous n’ont pas le même usage, et non, comme l’incite à le faire le BÉPos, à rechercher à tout prix à les rendre performants. Il faut juste que les différents professionnels engagés dans la construction et l’aménagement se parlent, trouvent ensemble le bon chainage.

Avez-vous des exemples d’intervention auprès d’aménageurs et de collectivités, qui démontreraient le caractère opérationnel de votre approche ?

Oui, bien sûr et fort heureusement ! Le TEGPos s’est d’ailleurs nourri d’avancées réalisées en marchant, au gré des programmes et des opérations auxquels nous avons été associés.

En voici un premier exemple. Il concerne deux opérations de logements lancées par Paris-Habitat, l’une du côté Frémicourt et l’autre du côté du boulevard de Grenelle, dans le XVe arrondissement de Paris. Entre les deux, une grande parcelle. La rue Frémicourt a l’avantage d’être exposée plein sud et suffisamment large pour bien capter le soleil. Les deux opérations libéraient de surcroît un grand cœur d’ilot arborés, ce qui garantissait une biodiversité intéressante. Bref, le projet était bien né. On répondait sans difficulté aux exigences du Plan Climat de la ville. Seulement, voilà, Paris-Habitat s’est dit qu’il installerait bien une crèche dans ce cœur d’îlot. Il nous en confie l’étude de faisabilité. Un programme comme une crèche est déjà en soi un défi au plan de la performance énergétique : il est a priori constitué d’une multitude de locaux, qui doivent de surcroît avoir des vues sur l’extérieur, ce qui entraîne un mauvais coefficient de forme. Il doit être en outre impérativement situé en rez-de-chaussée sur deux niveaux maximum pour faciliter le déplacement des enfants. Pour l’accès au jardin, il amène à privilégier des menuiseries coulissantes qui ont par définition un faible indice d’étanchéité à l’air. La nôtre accumulait d’autres inconvénients. Le bâtiment de la rue Frémicourt lui faisait de l’ombre. Etant isolée, elle ne pouvait bénéficier d’un pont thermique. On avait beau reprendre le problème dans tous les sens, on ne parvient pas à descendre aux 50 kWh exigés par la RT2005 (nous n’en étions pas encore à la RT2012). Sauf à prendre des décisions tout sauf satisfaisantes, comme le recours à de petites fenêtres, le renoncement aux portes coulissantes, le passage au double flux, etc. et mettre au final les enfants dans des bouteilles thermos… Et même dans ces conditions, on ne parvenait pas à descendre à 50 kWh. Une autre option consistait à produire énergie locale en guise de compensation. Mais laquelle ? Le photovoltaïque auquel on pense spontanément n’était pas adapté pour la raison que j’ai dite. Nous aurions pu passer outre compte tenu d’une aberration du moteur de calcul de la RT2005 qui, pour apprécier la performance énergétique d’un bâtiment, intégrait le recours à du photovoltaïque, mais sans se soucier de savoir s’il est exposé au soleil ou pas ! D’après lui, nous aurions donc produit de l’énergie solaire, alors qu’en réalité, ce n’est pas le cas ! Bien évidemment, nous n’avons pas encouragé Paris-Habitat à recourir à cette solution de facilité, au final coûteuse. Nous l’avons convaincu d’obtenir une dérogation à la réglementation, en mettant une moyenne pondérée de l’ensemble du programme, c’est-à-dire les deux bâtiments compris. Les bâtiments étant dix fois plus haut que la crèche, ils atteignaient facilement les 45 kWh. Avec la crèche, nous atteignions une moyenne pondérée de 49,8 kWh. L’esprit TEGPos, c’est aussi et peut-être d’abord cela : non plus apprécier, dans le cadre d’une opération, les performances bâtiment par bâtiment, mais dans leur globalité, moyennant un changement des règles de calcul. Considérant que c’est bien ainsi qu’il faut apprécier désormais les opérations, Paris-Habitat s’était dit prêt à défendre son dossier en ce sens. En vain. Le Plan Climat exigeait une contractualisation à la parcelle…

C’est alors que nous en sommes venus à formuler une autre idée : installer les cellules photovoltaïques non pas sur la crèche, mais sur les toits des deux immeubles avec l’idée de profiter de bâtiments « bien nés » pour produire de l’énergie pour un autre qui l’était moins. C’est l’autre idée force du TEGPos, qui tranche avec le BÉPos, qui vise, lui, l’autonomie voire l’autarcie. Ce premier exemple d’application de la démarche TEGPos n’avait rien de glorieux. Car, que de temps perdu pour y parvenir et le défendre auprès des Directions de l’urbanisme et de l’environnement de la Ville de Paris ! Au final, nous avons obtenu le droit de ne pas compenser les moindres performances énergétiques de la crèche…

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© Paul Andreu Richez Associes

Au vu des complications imposées par les réglementations, peut-on aller bien au-delà ? Peut-on penser TEGPos à l’échelle d’un quartier ? D’une ville ?

Oui, bien sûr. Comme l’illustrent deux autres exemples. Le premier concerne la Cité Municipale de Bordeaux que nous avons conçue aux côtés de DV Construction avec les architectes Paul Andreu et Thomas Richez, et livrée en 2014. Dotée d’une architecture environnementale innovante  il s’agit du premier bâtiment à énergie positive partagée en France, entre du neuf et de l’ancien. De manière générale, le neuf permet d’accéder facilement aux ressources du sous-sol et du ciel. Ce qui n’est pas possible de faire avec un bâtiment déjà existant. L’idée est donc de saisir l’opportunité de la construction de bâtiments neufs pour en faire profiter l’existant. Dans le cas de la Cité Municipale, nous avons surdimensionné la  pompe à chaleur et les locaux techniques pour en faire profiter les bâtiments environnant, en l’occurrence le Palais Rohan et le Musée des Beaux Arts, classés monuments historiques et donc impossibles à mettre aux normes énergétiques actuelles. Le tout moyennant un surcoût et un nouveau modèle économique fondé sur un kWh externalisé, conçu avec un opérateur énergétique local – Gaz de Bordeaux. Concrètement, on externalisait du froid issu de la nappe phréatique, dans l’ancien Hôtel de Ville et dans le Musée des Beaux arts, lequel était fermé en période estivale du fait des risques de surchauffe.

On en vient à une autre vertu du TEGPos : se servir du neuf comme d’un levier d’amélioration des performances énergétiques du territoire dans lequel il s’insère. C’est selon moi là la vraie solution d’avenir, car les gisements d’économie d’énergie sont dans l’existant.

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Représentation schématique du TEGPOS / Cité Municipale de Bordeaux. Crédits Graphiques FBC

Concevez-vous la Cité Municipale comme un démonstrateur pour une évaluation dans la durée ?

Oui. D’autant plus qu’il s’agit d’un projet public privé avec en conséquence une garantie de performance énergétique. 

Voilà donc un exemple d’extension à d’autres bâtiments. Avez-vous un autre exemple d’extension à l’échelle d’un quartier ?

Oui, et c’est le deuxième exemple que j’annonçais : l’écoquartier Hoch, à Nanterre, porté par l’Epadesa. Nous y avons conçu un mini réseau de chaleur, alimenté par une chaufferie biomasse. Le plus intéressant n’est pas tant qu’elle soit biomasse, que de l’avoir installée entre l’écoquartier et la cité de logement social toute proche dont les enveloppes étaient l’objet d’une rénovation.

Je précise que c’est le premier écoquartier qui permet d’améliorer l’existant. Non seulement la cité de logement social est passée de 250 à 150 kWh par m2, mais surtout, elle est passée d’une énergie fioul à une énergie biomasse.

Cela a-t-il été simple à faire ?

Non, nous avons dû batailler pour faire muter les chaufferies de la cité de logement social à la faveur de l’arrivée de l’écoquartier. Au final, nous avons dû déroger au label BBC sur la construction neuve car, les bâtiments de ce dernier sont un peu moins performants. Pour ce faire, nous avions établi une note en forme d’argumentaire technique démontrant que le bilan carbone à l’échelle non plus de l’écoquartier, mais du territoire incluant la cité de logement social, était cinq fois meilleur que si nous nous étions limités aux seuls bâtiments de l’écoquartier. La cité de logement social aurait continué à surconsommer de l’énergie, de surcroît fossile. On en vient de nouveau à cette vertu du TEGPos : prendre en compte le territoire d’accueil et ce qui peut se trouver en dehors du périmètre d’une opération (ici, une cité de logement social) car construire des synergies territoriales, tisser des liens avec l’existant peut contribuer à améliorer sensiblement la performance d’une opération aussi bien en termes de consommation énergétique que d’émissions de gaz à effet de serre.

Pour la petite histoire, je précise que la note a été portée par l’Epadesa jusqu’à sa tutelle ministérielle, qui a fini par nous autoriser à appliquer une règle de calcul local pour l’obtention de la certification BBC. C’est sans doute l’un des acquis les plus importants de la démarche TEGPos. Car, à quelque échelle qu’on se situe, on peut rencontrer la nécessité de modifier la règle de calcul, pour mieux tenir compte de la diversité des programmes : ceux-ci ayant des besoins énergétiques différents, les performances des uns peuvent compenser celles des autres. C’est donc bien l’ensemble qu’il faut considérer et non les opérations indépendamment les unes des autres. C’est ainsi que nous en sommes venus à un mode de péréquation, qui va jusqu’à prendre en considération la diversité des formes d’énergie, soit le kWh de péréquation (qu’on a appelé « kWh dd ») qui permet d’envisager une péréquation entre l’énergie blanche, l’énergie grise, sans oublier l’énergie sociale (induite par les activités que le bâtiment permet d’accueillir) ou cinétique.

Au-delà, cela engage une réflexion sur la conception des Plans Climat du type de celui de Paris : ceux-ci doivent eux mêmes être territoriaux et non plus être envisagés parcelle par parcelle, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Ils doivent admettre que des bâtiments soient moins performants que d’autres.

Un mot sur le TÉPos, qui a été forgé à peu près au même moment que le TEGPos,  vers 2009-2010 à partir notamment de l’exemple de la Communauté de communes du Mené. Avez-vous suivi cette expérience et les réflexions qui ont conduit à une conception au demeurant très différente de votre TEGPos puisque le TÉPos s’inscrit dans une perspective d’un développement local, de surcroit en milieu rural ?

Je ne les avais pas suivies au moment où elles se déroulaient. J’ai découvert l’expérience du Mené un peu plus tard. Cela me paraît être une initiative intéressante. Le TÉPos a le mérite de reconnaître que le bâtiment n’est pas la bonne échelle pour parvenir à une optimisation énergétique.

Mais il ne va guère plus loin. Or, moi, ce qui m’intéresse, c’est le réseau énergétique dont le bâtiment n’est qu’un point terminal. Seulement, jusqu’à présent, les opérateurs de réseaux et les constructeurs de bâtiments ne se rencontraient pas. Ils n’avaient tout simplement pas les mêmes logiques. Le fait de faire des points terminaux (autrement dit des projets immobilier) et des réseaux des sujets de préoccupation communs, témoigne du franchissement d’une nouvelle étape. Je trouve aussi que le TÉPos reste encore trop centré sur l’énergie blanche. Au contraire, le TEGPos appréhende, comme je l’ai dit, les énergies de toute nature : blanche, grise, sociale, cinétique.. Plus fondamentalement, il s’inscrit dans une vision systémique, laquelle incline à penser les échelles, les interactions et leurs externalités. Autre différence avec le TÉPos, le TEGPos veille à l’urbano-compatibilité du modèle énergétique en intégrant aussi bien que possible les objets techniques dans un territoire habité. Ce qui suppose de débattre de la question énergétique avec l’ensemble des parties concernées, considérant que les non énergéticiens peuvent aussi apporter des réponses précieuses sinon susciter des questionnements. Par contraste, le TÉPos n’est le plus souvent qu’une construction d’ingénieurs (je n’ai rien contre eux : j’en suis un aussi, de formation) sinon de techniciens déconnectés des problématiques sociétales, du projet urbain ou encore du design de la solution énergétique.

Que pensez-vous de démarche du gouvernement et de l’appel à projets TEPCV ? Quel regard posez-vous sur cette démarche gouvernementale ? Y avez-vous été impliqué ?

Non… Cela étant dit, j’accorde le bénéfice du doute à cette démarche TEPCV dans la mesure où elle est se veut davantage multi-thématique et multi-énergie, qu’elle vise bien plus que la seule réduction de la consommation d’énergie. Elle met en avant la croissance verte, ce qui semble signifier une prise en compte des externalités négatives de l’activité économique.

Comment expliquez-vous le fait de ne pas y avoir été impliqué ?

Je ne sais pas, J’espère que nous pourrons l’être d’une façon ou d’une autre. Pour notre part, nous sommes dans une logique open source, considérant que cela est la meilleure façon de partager ses idées et d’avancer, nous serions très heureux de pouvoir contribuer à la recherche et à l’expérimentation autour des TEPCV.

Vous évoquiez une approche matricielle, en quoi consiste-t-elle ?

Cette approche qui résume au mieux la démarche TEGPos, consiste à croiser à la fois des formes de durabilité avec des échelles, de façon à éclairer l’apport de telle ou telle démarche. Soit le degré zéro d’une approche systématique, mais au moins a-t-elle le mérite d’offrir un cadre de référence aux différents interlocuteurs, en privilégiant une approche transversale, multi-thématique et multi-scalaire. A partir de là, on peut imaginer plusieurs hypothèses ou scénarios. Premier scénario : l’effort est concentré sur le bâtiment et sur une seule énergie blanche, soit le modèle BÉPos et la RT2012. Deuxième scénario : le BÉPos multi-énergie : il va un peu plus loin en intégrant d’autres énergies : grise, sociale, cinétique ; il ne fixe pas de critères mais incite à valoriser ce potentiel. Les TÉPos constituent un 3e scénario consistant à être encore un peu plus transversal et multi-scalaire. Mais quand on examine ce qui se fait très concrètement sur les territoires, force est de constater que le primat est encore accordé à l’énergie blanche. Si maintenant on examine la manière dont les TEPCV se formalisent (4e scénario), on remarque qu’on est déjà un peu plus multi-thématique, qu’on élargit à des problématiques (celles des transports, de la participation citoyenne, etc.). C’est du moins ce qu’on a relevé de l’examen des projets qui ont répondu à l’appel à projets du Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie. Qu’est-ce qu’il en sortira concrètement ? Il est encore trop tôt pour le dire. Au-delà, le TEGPos, fait figure de scénario ultime en l’état actuel des choses, il n’élude aucune question, en se plaçant au croisement de chaque thème et de chaque échelle. Il permet à chaque partie prenante à un projet urbain de se poser les bonnes questions : qu’est-ce qui se situe en amont de mon champ ? Dans quelle mesure j’impacte les champs intervenant plus en aval ? Etc.

Vous semblez reconnaître des mérites à chaque démarche, du BÉPos au TÉPos/TEPCV en passant par la RT2012. Mais en quoi le fait de ne pas être d’emblée aussi ambitieux que le TEGPos ne risque-t-il pas de créer de l’irréversibilité, de passer à côté de la possibilité d’optimiser un projet ?

On peut toujours commencer modestement. Mais vous mettez il est vrai le doigt sur un vrai défi. Ce que j’ai appelé l’énergie de la transformation en considérant que le premier axe de durabilité, est précisément de donner aux réalisations la capacité d’évoluer dans le temps. Durer, serais-je tenté de dire, ce n’est rien d’autre que cela : être capable de se transformer.

Concrètement, cela implique d’inclure dans les décisions qui sont prises aujourd’hui la possibilité d’actions correctrices. Tout système doit en intégrer s’il veut perdurer. C’est ce qui m’a amené d’ailleurs à porter un regard plus nuancé sur le smart grid : au début, celui-ci n’était pas conçu comme un système ouvert. Or, pour être réversible, il faut être ouvert. De là d’ailleurs mon parti pris de l’open source qui permet d’améliorer les systèmes propriétaires, de surmonter leur obsolescence et son business model par la même occasion.

En transposant cette réflexion dans le domaine du bâtiment, force est de constater combien l’ancien est plus reconfigurable, mutable qu’on ne le pense. Cela tient au fait qu’il y a plus de vide (les pièces sont le plus souvent plus volumineuses que dans les bâtiments actuels) et plus de matière (ce qui le rend hyperstatique). On peut y ajouter du plein pour gagner en densité (typiquement, un plancher intermédiaire ou une mezzanine) et y faire sans problème une ouverture complémentaire. Ce plus de matière et ce plus de vide participent d’une forme d’énergie potentielle dans laquelle on peut trouver demain les leviers pour reprogrammer ou reconfigurer un bâtiment.

Mais cela questionne la pertinence des normes et des codes de calcul d’aujourd’hui, définis en fonction des usages actuels, ou encore les limites imposées aux hauteurs sous plafond et aux fonctions des rez-de-chaussée. En l’état actuel des choses, les possibilités de transformation sont limitées.

Ne devrait-on pas envisager dès le départ les bâtiments de façon à ce qu’ils puissent passer demain d’une fonction de logements à celle bureaux ou l’inverse ? Concrètement, en concevant des planchers démontables sous hauteur de plafond pour regagner du volume si besoin ou encore en les équipant de gaines pour pouvoir accueillir, si besoin est, d’autres activités. De même, ne devrait-on pas concevoir les rez-de-chaussée en considérant que demain, ils pourront être destinés à du commerce, etc. ?

Le raisonnement vaut-il pour la ville ?

Oui, bien sûr. Nous réfléchissons d’ailleurs aux leviers de « transformabilité », dans certaines villes, en France. Il faut pouvoir introduire de l’indéterminé dans les projets urbains et immobiliers, anticiper d’autres formes d’usages en réservant des espaces. Pour paraître simples, ces idées n’en participent pas moins d’un changement de paradigme. Dès lors qu’on s’inscrit dans cette logique de réversibilité, on peut commencer « petit ». C’est d’ailleurs toujours préférable à tout projet urbain ambitieux par la taille, mais qui restreindrait toute possibilité d’évolution. Ce raisonnement vaut pour la réglementation relative à la performance énergétique. Plutôt que de solariser tout un bâtiment aujourd’hui, faisons d’abord en sorte qu’il soit, par exemple, solarisable pour anticiper sur la possibilité de l’équiper de panneaux plus performants et moins chers. A trop chercher la performance, ici et maintenant, on en arrive à des réalisations coûteuses donc moins accessibles au plus grand nombre, y compris les couches moyennes.

Dans quelle mesure cette réflexion a été bonifiée par l’expérience indienne ?

Il est trop tôt pour le dire. Je n’y suis  après tout allé que quinze jours et n’en suis revenu qu’il y a une dizaine de jours. Cela étant dit, elle me conforte dans cette idée qu’en France, on passe beaucoup trop de temps à inventer des problèmes qui nous prendront beaucoup de temps à résoudre et ce, pour parvenir à des gains de performance marginaux. Quel contraste avec les défis qui se posent dans un pays comme l’Inde !

En France comme ailleurs, l’enjeu ne peut pas être de faire des bâtiments de moins de 50 kWh. Il est fondamentalement dans l’existant. Bien sûr, ce n’est pas pour autant qu’il faut arrêter de construire, mais le neuf devrait être le véritable lieu d’expérimentation. On devrait s’interdire le droit de mener une opération urbaine sans penser à l’altérite urbaine, ses synergies possibles avec l’existant, les dynamiques locales qu’elle devrait permettre de générer sur le territoire d’accueil. Ce que les réglementations actuelles n’encouragent pas de faire. Nous sommes  en train de lancer un appel à expérimentation avec le PUCA autour de cette idée du bâtiment activateur des dynamiques territoriales. Pour l’heure, il s’agit de le faire à l’échelle du bâtiment, mais cela ménage la possibilité d’impulser une dynamique à même de nous entraîner plus loin.

Comment expliquez-vous votre aptitude à parler à des milieux aussi divers ?

J’ai une double formation : je suis ingénieur civil des Ponts et Chaussées et par ailleurs architecte. Force m’a été de constater le schisme qui pouvait exister entre ces deux univers. Les architectes de ma promotion m’appelaient l’ « ingénieur », ce qui en disait long sur leur perception de ma formation d’origine. Les ingénieurs n’étaient pas en reste, voyant en moi un architecte plutôt qu’un des leurs. Plus tard, je devais découvrir qu’un architecte ne pensait jamais à solliciter un bureau d’étude thermique au moment même du concours. Il ne le sollicitait qu’à la fin, une fois celui-ci emporté et, encore, en lui demandant de lui pondre une notice. C’est l’émergence des questions du développement durable qui m’a fait percevoir l’intérêt de ce double cursus et de la nécessité de croiser les deux univers. Je n’ai eu de cesse de sensibiliser les architectes en particulier au fait que le potentiel énergétique et environnemental d’un projet urbain est déterminé par le tout premier trait sur un carnet. Certains s’y sont mis sans plus avoir besoin de moi. Sans doute est-ce la rançon du succès d’un défricheur.