Comment les métropoles se sont-elles saisies des enjeux de l’open data ? De quelles ressources humaines, techniques et financières disposent-elles pour valoriser leurs données ? Quels rapports entretiennent-elles avec leur écosystème d’innovation mais aussi les plateformes numériques, les GAFA ?

Pour cette 25ème Matinale (la 8e et dernière consacrée au Big Data et à la transition numérique), l’Atelier Energie et Territoires poursuivait ses auditions de responsables numériques de métropoles, avec :

Norbert Friant, Responsable du Service Numérique, à Rennes Métropole ;

Sandrine Mathon, Responsable du Domaine Ressources, à la Direction du Numérique de Toulouse Métropole ;

enfin, Nathalie Vernus-Prost, Administrateur général des données, à la Métropole de Lyon.

Précisons que l’audition était assurée par Michel Micheau (Professeur émérite à Sciences Po, membre du comité scientifique de l’Atelier Energie et Territoires) et Philippe Labro (secrétaire général de l’Atelier Energie & Territoires).

Les 15 principaux enseignements

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Les métropoles ont manifestement pris la mesure de l’intérêt de l’open data (au-delà des obligations légales) : elles disposent de portails, plus ergonomiques et riches de nombreux jeux de données (dont le nombre peut aussi fortement varier selon leur taille démographique).

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L’open data n’est pas considéré comme une fin en soi, mais un vecteur

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de développement économique : création d’emplois, de valeurs indirectes mais aussi directes pour la collectivité. A défaut d’évaluations précises sur ses retombées, les trois personnes auditionnées reconnaissent à l’open data la possibilité d’un ROI (retour sur investissement) que ce soit à travers des externalités positives au plan de l’innovation ou des économies réalisées.

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de dynamisation de l’écosystème d’innovation, par davantage de collaboration entre les services de la collectivité et les start-up, les grands-comptes, le monde universitaire, les usagers…

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… et d’implication citoyenne : à travers la reconnaissance des initiatives d’habitants ou d’usagers, d’un droit d’interpellation (ie la possibilité pour eux de solliciter la collectivité pour la conception d’applications correspondant à leurs besoins ou l’accès à des données) ou encore la possibilité offerte de reprendre la maîtrise des données qu’ils produisent (self data).

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Si les contraintes budgétaires restreignent les possibilités de recrutement, les métropoles n’en parviennent pas moins à mobiliser des ressources humaines compétentes dans l’analyse des données (data scientist), qu’elles forment à l’occasion de stages ou des formations en apprentissage, en valorisant les synergies avec les autres directions et métiers, et les autres parties prenantes de la transition numérique. Le cas de Rennes rappelle que l’open data peut cependant être une source d’économies : par l’approche collaborative et transversale qu’elle induit entre les services d’une collectivité, mais aussi des « propriétés émergentes », soit des externalités positives non programmées, qui permettent de réduire le coût de fonctionnement d’un réseau (cf cette application permettant d’anticiper la disponibilité de vélos en libre service, avec pour effet de réduire les besoins de régulation au moyen de camionnettes).

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Elle conforte également la métropole comme lieu possible d’expérimentations et de démonstrateurs, en collaboration avec des plateformes numériques, des opérateurs urbains, des start-up, des académiques, sans oublier les habitants et usagers, à travers des projets locaux ou européens.

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Au-delà d’un portail, l’open data se traduit par l’invention de tiers lieux propices aux collaborations avec les parties prenantes de l’écosystème d’innovation  (le Tuba du Grand Lyon, par exemple).

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Le rôle des élus se révèle crucial pour garantir l’accès de tous à la donnée, l’acculturation des services et d’autres élus aux enjeux de la transition numérique en général, de l’open data en particulier. Laquelle est « trans-partisane » : les politiques menées en la matière et les services créés survivent au changement de majorité…

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Public versus privé : l’open data questionne fortement cette distinction (elle pose d’ailleurs la question de savoir comment assurer le service public de la donnée au niveau local : en régie ou en délégation de service public ?).

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Si la métropole s’impose comme un territoire pertinent pour croiser open data et innovation, elle n’en considère pas moins la Région, le Département et l’Etat comme des interlocuteurs privilégiés. Un intervenant va jusqu’à invoquer un « principe de subsidiarité » dans la circulation de données (par un renvoi sur le portail le plus pertinent pour une thématique donnée).

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L’open data favorise davantage de coopération que de compétition entre les métropoles – leurs responsables numériques se connaissent et échangent régulièrement dans le cadre d’un benchmark permanent. Significatif à cet égard est le renoncement au principe d’un « marketing territorial » (du moins dans le domaine du numérique).

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Des exemples abondent qui témoignent des synergies possibles avec les territoires ruraux (en vue d’éviter une fracture numérique).

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Sur le rapport aux GAFA : loin de s’opposer a priori aux grandes plateformes numériques, les responsables « numérique » des métropoles les considèrent comme des interlocuteurs « incontournables » : en n’hésitant pas à engager des négociations notamment sur la licence d’exploitation des données afin de ne pas « assécher » leur écosystème en données ; en les incitant à valoriser des données en cohérence avec les objectifs des politiques publiques qu’elles se sont fixés (cf l’exemple grand lyonnais où l’optimisation des flux automobiles allait à l’encontre de la promotion des mobilités douces). Bien plus, elles se positionnent comme tiers de confiance entre ces plateformes et les autres acteurs de l’innovation.

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Les enjeux énergétiques : au-delà des possibilités offertes en matière d’efficacité énergétique, d’optimisation des flux, nos interlocuteurs voient dans l’open data, un moyen d’acculturation des opérateurs de l’énergie à la démarche collaborative avec les collectivités et leur écosystème d’innovation.

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Michel Micheau : Avant de vous interroger sur vos objectifs et sur les moyens que vous mettez en œuvre – sachant qu’il y a à la fois des points communs et de vraies différences dans la manière dont vous interprétez et mettez en œuvre l’open data dans vos agglomérations – et de vous demander ce qu’apporte concrètement cet open data pour les habitants et les usagers, nous voudrions revenir sur l’intitulé de vos postes respectifs : Administrateur général des données, chief data officer (dans le cas de Nathalie Vernus-Prost), un titre différent de celui de « responsable du Domaine Ressources » (Sandrine Mathon), et de « responsable du service numérique » (Norbert Friant). Plus intéressant encore : vous avez des parcours différents : Norbert Firant est ingénieur de formation ; Sandrine Mathon, juriste, et Nathalie Vernus-Prost, spécialiste de marketing et de systèmes d’information. Commençons par vous, Norbert Friant, dont la métropole est reconnue pour être pionnière dans le domaine du numérique. Expliquez nous la dénomination de votre service – au demeurant simple – et comment votre formation d’ingénieur vous a prédisposé à rejoindre une collectivité territoriale.

Norbert Friant : Je suis effectivement responsable du service numérique de la métropole de Rennes. J’ai eu la chance de participer à sa création quand Edmond Hervé, maire de Rennes à l’époque, a souhaité lancer une mission TIC, laquelle s’est transformée en service numérique. Le spectre couvert par ce dernier est aujourd’hui large : des fibres optiques au data, en passant par le développement économique et cohésion sociale. Ce qui permet d’avoir une vision globale du numérique, de son architecture, dans nos territoires. Le service numérique mobilise des personnes dont certaines ayant une forte technicité, pour assurer la cohérence d’ensemble. Pour ma part, j’ai effectivement une formation d’ingénieur dans le domaine du traitement de signal et de l’électronique. J’ai donc baigné très tôt dans les data.

Sandrine Mathon : Je suis pour ma part effectivement juriste (en droit public et droit communautaire) et ai commencé ma carrière professionnelle à la CNIL, en lien avec les problématiques de la donnée à caractère personnel. Mon parcours de vie a fait que je suis ensuite arrivée au sein de la métropole de Toulouse, continuant à traiter de la data du point de vue juridique. Quand l’open data a commencé à s’imposer, j’ai manifesté mon intérêt pour des responsabilités dans ce domaine. J’en avais déjà, plus classiques, en matière budgétaire, de ressources humaines et de marchés publics, auxquelles j’ai donc ajouté la problématique de l’Open Data. C’est pourquoi l’intitulé de mon poste est aussi large et ne réfère pas exclusivement à la donnée.

Michel Micheau à Nathalie Vernus-Prost : Nous étions en mars dernier au Grand Lyon pour une Matinale délocalisée [pour accéder à la retranscription, cliquer ici; nous avons pu à cette occasion prendre la mesure de l’ampleur de ce qui est fait par cette métropole en matière d’Open Data. Pouvez-vous préciser votre itinéraire et la spécificité de cette métropole ?

Nathalie Vernus-Prost : La métropole de Lyon a fait le choix d’inscrire l’open data, sa politique de diffusion des données, dans une stratégie de développement économique. Si spécificité il y a, elle réside donc là : une approche territoriale de la donnée, qu’elle soit publique ou privée. Une autre spécificité tient aussi au cadre de confiance que nous avons cherché à construire au regard de l’usage de la donnée. Le Chief Data Officer, ou si vous voulez, l’administrateur général des données, est là pour s’assurer que ce cadre de confiance est propice à l’innovation et à la création de valeurs et de services à partir des données. Concrètement, une plateforme data.grandlyon.com, permet de faciliter la diffusion et l’accès à la donnée publique ou privée, de façon à la valoriser. Le TUBA complète ce dispositif : c’est un lieu qui nous permet de cerner les utilisateurs de nos données et de mieux répondre à leurs besoins, à commencer par ceux qui vont créer de la valeur à partir de nos données. Autre spécificité : nous procédons toujours à partir de projets (dans le domaine des mobilités, de l’énergie, de la santé ou encore du social et de la solidarité). Ces projets servent de levier à l’ouverture de la donnée. Manière de dire que nous ne considérons pas l’open data comme une fin en soi. J’ai parlé de spécificité, ainsi que vous-même m’invitiez à le faire, mais il m’importe de préciser qu’elle ne nous empêche pas, bien au contraire, de nous nourrir des démarches engagées dans d’autres collectivités, comme Rennes et Toulouse, pour ne citer qu’elles ; j’échange régulièrement avec mes homologues.

Je précise encore que mon poste relève d’une direction qui a changé de nom à l’occasion de la création de la métropole : anciennement direction des systèmes d’information et de télécommunications, elle est devenue direction de l’innovation numérique et des systèmes d’informations. Un changement tout sauf anodin. Cette direction est elle-même rattachée à la délégation en charge du développement économique, de l’emploi et du savoir : au sein de la métropole de Lyon, nous considérons, encore une fois, la donnée comme un vecteur de création de valeur et donc d’emplois.

Philippe Labro : Je me suis rendu sur vos plateformes respectives, dédiées à l’open data et peux donc témoigner de la réalité de vos actions en la matière. Vos plateformes sont différentes, mais en étant toutes conçues pour en rendre l’usage aussi ergonomique que possible, à travers des outils permettant de visualiser les données sous forme de graphes. J’invite donc le public à s’y rendre pour se faire une idée précise et concrète de ce qu’est l’open data à l’échelle d’une métropole. Vous pourrez aussi constater à quel point ces plateformes sont susceptibles d’encourager le citoyen à s’impliquer davantage dans la vie de sa collectivité. Vous nous avez rappelé vos parcours respectifs. Mais comment faites-vous pour vous entourer des compétences dont vous avez besoin ? Le faites-vous en interne autant qu’en externe ? Sous-traitez-vous ou recrutez-vous ? Quels sont vos liens avec vos écosystèmes d’innovation et les start-up en particulier ?

Sandrine Mathon : Nous aimerions bien pouvoir recruter, mais compte tenu de la situation budgétaire des collectivités, ce n’est pas simple. Pour Toulouse Métropole, les effectifs de la direction numérique se réduisent à 1,2 personne : une personne ayant des compétences techniques et moi qui suis mobilisée un cinquième de mon temps sur le sujet. Cela peut paraître peu au regard des 700 000 habitants que compte la métropole…

Michel Micheau : Merci pour votre honnêteté…

Sandrine Mathon : Naturellement, nous ne travaillons pas seuls, mais avec les autres directions métiers – qui non seulement produisent les données, mais en ont la compétence fonctionnelle – on y reviendra sans doute – ; nos collègues d’autres directions pour leur intégration et sécurisation; enfin, d’autres acteurs de l’écosystème numérique de la métropole, constitué de start-up dynamiques. La dénomination de ma direction – Direction du numérique (ex-DSI) – est tout sauf du marketing interne. Cela traduit un vrai changement d’approche. Il y a encore quatre-cinq ans, les DSI, au sein des collectivités, étaient au service des autres directions métiers. Désormais, tout en étant étroitement associés à elles, nous travaillons aussi directement pour le citoyen puisque c’est à nous que revient le soin de mettre en œuvre les télé services, qui lui permettront de gérer plus facilement ses rapports à l’administration.

Nathalie Vernus-Prost : En tant qu’Administrateur général des données, j’ai notamment pour fonction de m’assurer que les infrastructures de collecte, de production et de diffusion de ces données soient toujours adaptées aux attentes et besoins de nos ré-utilisateurs. Depuis six mois, j’ai la chance d’avoir accueilli dans nos équipes un data scientist. Je dis bien la chance compte tenu des contraintes budgétaires évoquées par Sandrine Mathon et qui nous concernent aussi. Si nous avons pu faire ce recrutement, c’est à la faveur de plusieurs départs à la retraite qui nous ont permis de réorganiser notre équipe et de la renforcer. Le data scientist est aussi chef de produits de notre plateforme data.grandlyon.com. A ce titre, il entame sa refonte et revoit son infrastructure de façon à pouvoir donner accès à des données d’historiques, qui permettront la conception de services prédictifs. Notre équipe comprend également un ingénieur qui veille à la qualité de la donnée, un enjeu majeur s’il en est : pour créer des services fiables, il faut que la donnée soit maîtrisée, de sa production jusqu’à sa diffusion voire son amélioration via le retour des utilisateurs. Ces derniers sont aussi une partie prenante essentielle : la réorganisation menée il y a deux ans a cherché à les mettre au centre de nos préoccupations, avec une approche par les usages. Je dois à cet égard remercier le Tuba, déjà évoqué, pour son apport. En plus d’insuffler une approche par les usages, il nous permet d’aller à la rencontre des talents et des compétences présentes sur le territoire : des start-up, qui nous font des retours ; des prestataires et ce faisant, faire évoluer notre plateforme en continu.

Michel Micheau à Norbert Friant : Et vous, de quels moyens disposez-vous ?

Norbert Friant : Au risque de paraître provocateur, je préciserai au préalable que j’ai une expérience dans le privé où j’ai eu la chance d’être incité à être libre et à conserver ma liberté de parole. C’est moins facile au sein d’une collectivité ! Je n’en hésite pas moins à parler du numérique comme d’un investissement rentable et donc de plan d’affaires. Je vais plus loin en parlant même de chiffre d’affaires car j’en réalise bien un, dont j’évalue le montant à quelque 15 millions de CA. Je ne coûte donc pas, mais rapporte à la collectivité ! Notre système d’information géographique mobilise pourtant une cinquantaine de personnes ; quant au service SI, il mobilise quelque 150 API qui ne sont pas encore connectées à la data, mais cela ne saurait tarder. Dans le service numérique, en revanche, nous ne sommes que trois – un choix assumé, de façon à ne pas alourdir la GRH –, mais je recrute et profite de cette audition pour faire passer le message.

Pour en revenir à la question précédente, j’ai proposé ni plus ni moins de saborder le service numérique de la communauté d’agglomération. Selon moi, il n’avait plus de raison d’être suite à la création de la métropole de Rennes. Nous étions jusqu’ici une petite communauté d’agglomération, employant quelque 350 personnes. Du fait du transfert de compétences des villes au niveau de la métropole, nous sommes depuis passés à 6 000 agents. Autant le reconnaître, on se prend encore les pieds dans le tapis : nous sommes dans une phase de préfiguration et nous n’avons pas encore trouvé le modèle parfait. Une chose est sûre, il faut éviter d’en adopter un qui figerait les choses, qui empêcherait ce « braconnage bienveillant » que nous nous sommes autorisés jusqu’ici et qui fait d’ailleurs notre spécificité. Il nous aura permis d’avancer parfois plus vite, avec plus d’agilité, d’ouvrir des pistes, de tester. Comment néanmoins dépasser le stade du bricolage ? Nous nous posons la question. J’observe ce que font d’autres métropoles, mes grandes sœurs. Car, je confirme ce qu’a dit Nathalie Vernus-Prost, nous prenons le temps d’observer et d’échanger entre nous au point de constituer une sorte de fratrie.

Michel Micheau : Finalement, quelle est votre relation avec les élus ? A l’occasion de la Matinale délocalisée au Grand Lyon, nous avons pu prendre la mesure de l’implication de l’élue communautaire et ajointe au maire, Karin Dognin-Sauze. Elle affirmait ses ambitions dans le numérique, au plan international et du développement économique. Qu’en est-il à Rennes et à Toulouse ? Je pose aussi la question à Nathalie Vernus-Prost qui pourra nous dire si elle jouit de la même liberté qu’un Norbert Friant !

Sandrine Mathon : Je commencerai par vous rassurer : les rapports avec les élus sont bons. La création d’Open Data France – une initiative de la métropole toulousaine – a été une avancée. Jusqu’ici les échanges entre collectivités autour de l’open data ou plus généralement des enjeux de la transition numérique étaient informels. Comme la plupart de mes homologues, j’avais en charge l’open data en plus du reste. Il nous fallait donc mutualiser nos compétences. Ayant chacun des parcours différents, c’était indispensable. Au bout de deux ans, force a été de constater que si nous n’avions pas le soutien des élus, nous peinerions à faire reconnaître notre légitimité auprès des différentes directions et il serait donc difficile d’impulser une dynamique de changement. Il nous fallait donc le soutien des élus en charge du numérique, c’était indispensable, pour créer les conditions d’une gouvernance qui permette d’avancer. Ensuite, nous participons tous à des comités de pilotage, transverses, réunissant les compétences en plus de l’élu de référence. Ils permettent d’impliquer d’autres élus sur des projets les concernant directement. Par exemple, pour obtenir les données relatives à la circulation, l’élu dont je dépends (Bertrand Serp, également président d’Open Data France) a directement sollicité le concours de l’adjoint en charge des finances pour inscrire les dépenses au budget. C’est aussi simple que cela. Encore faut-il avoir le concours de l’élu : il est précieux pour valider des choix et obtenir le soutien d’autres élus. La validation peut alors se faire de manière fluide sans remonter toute la hiérarchie. C’est dire si, encore une fois, son implication est indispensable.

Michel Micheau à Nathalie Vernus-Prost : Est-ce la même chose pour vous ?

Nathalie Vernus-Prost : A la métropole de Lyon, nous avons la chance d’avoir une élue, Karine Dognin-Sauze, qui maîtrise parfaitement le sujet et qui le porte au quotidien. Elle est familiarisée avec les enjeux du numérique et de l’innovation en France comme à l’international. Elle nous facilite les relations avec l’écosystème de la métropole, mais aussi européen. Car notre pratique de l’open data se déploie à cette échelle. Nous estimons en effet que les services que nous développons sur notre territoire doivent être scalables, susceptibles d’être déployés sur d’autres métropoles européennes voire du monde. L’engagement plein de notre élue facilite notre travail, la mise en œuvre de notre politique d’open data, mais aussi l’accès à des données, qui ne sont pas forcément ouvertes au grand public, mais qui permettent d’expérimenter de nouveaux services sur le territoire.

J’ajoute, en écho à ce qu’a dit Sandrine, que je vois de plus en plus d’élus intéressés par les enjeux de l’open data et du numérique en général. En témoigne, par exemple, ce projet qui bien qu’en lien avec l’open data (et plus précisément au self data, ie la donnée personnelle) n’est pas porté par Karine Dognin-Sauze, mais par une autre vice-présidente de la Métropole de Lyon, Sandrine Frih, en charge de la citoyenneté. Un projet, qui vise à permettre aux citoyens de se réapproprier ses données personnelles, de ne pas en abandonner l’usage aux seuls GAFA. Citons également Bruno Charles [membre du conseil scientifique de l’Atelier] avec lequel nous sommes amenés à travailler sur les enjeux éducatifs de la donnée, notamment environnementale, avec plusieurs collèges (nous captons, par exemple, de la donnée météo ou de la qualité de l’air que les élèves sont invités ensuite à valoriser). Je pourrais donner d’autres exemples, qui attestent d’un intérêt croissant des élus, d’une acculturation de leur part aux enjeux de l’open data, et même d’une certaine appétence.

Norbert Friant : Je confirme le constat qui vient d’être fait sur l’implication des élus, même si on peut regretter que cela n’aille pas encore plus vite. Toujours est-il, que j’ai aussi la chance d’avoir une élue très impliquée. Il importe que cet enjeu soit porté en plus haut lieu : à la présidence de la métropole, par son cabinet, parce qu’il est en lien direct avec les rouages de l’administration. C’est que l’open data oblige à sortir d’une organisation en silos, du cloisonnement entre élus et administration, car, par définition, elle se nourrit des données des uns et des autres : des données relatives aux mobilités, à l’environnement, à l’énergie, etc. C’est d’ailleurs la chance des services d’une collectivité que de pouvoir travailler sur un spectre aussi large. Le système numérique, en charge de l’open data ne doit donc pas servir à re-cloisonner, mais bien au contraire à ouvrir, à favoriser une collaboration plus transversale. Mais la technologie ne suffit pas. Il faut encore pouvoir compter sur une volonté politique. A Rennes, celle-ci s’est manifestée très tôt en ce sens, en positionnant la cellule en charge de l’open data au sein même de la direction communication : de toutes les directions, la plus transversale, par définition. Avec pour objectif de communiquer en interne mais aussi en externe, auprès d’un large public, de tous ceux susceptibles d’être intéressés par les données ouvertes. Du chemin reste à parcourir, convenons-en. Le cap d’une ouverture au grand public n’a pas été encore atteint. La priorité a été donnée à la diffusion auprès de l’ensemble des directions. Pour y parvenir, des ateliers ont été organisés en interne.

Vous évoquiez tout à l’heure les bénéfices et gains que l’open data permettent d’obtenir. Ils sont manifestes, au moins en interne : grâce à l’open data, on évite tout simplement d’acheter plusieurs fois le même fichier ! Les gains se mesurent aussi à l’apprentissage collectif que l’on fait. Certes, cet apprentissage ne se fait pas du jour au lendemain. Il s’inscrit dans la durée et passe par la pratique. La data, ce n’est pas que de l’immatériel, du virtuel, c’est aussi des réalités tangibles, physiques.

Philippe Labro : Vous venez d’évoquer le rapport aux élus. Mais qu’en est-il de vos rapports aux GAFA ? Nos précédentes Matinales ont été l’occasion de mettre au jour des positions différentes de la part des collectivités, entre celles qui optent pour une politique défensive, d’autres pour une politique plus constructives. Et vous, qu’en est-il ? Privilégiez-vous le collaboratif ou la valorisation des start-up de vos écosystèmes respectifs ?

Sandrine Mathon : C’est effectivement une question importante. Dans un premier mouvement, la réaction a pu être dictée par une certaine crainte : si nous ouvrions nos données aux GAFA, elles sauraient bien sûr en faire quelque chose – il n’y a pas de doute là dessus –, mais alors cela risquerait de se faire au détriment de notre écosystème d’innovation, d’en assécher les ressources. Cela étant dit, nous avons pris le temps de les rencontrer, à commencer par Google. Le grand méchant loup l’était-il autant qu’on le disait ? Nous souhaitions le savoir. Nous nous sommes rendu compte que de son point de vue, le problème, c’était la licence de diffusion de nos données – licence, qui définit juridiquement ce qu’un utilisateur a le droit d’en faire. Pour notre part, nous utilisons la licence ODBL tout comme Toulouse. Google était prêt à utiliser nos données, mais pas dans les conditions fixées par cette licence. Ses avocats et conseillers ont mis en avant le fait qu’elle entrait en contradiction avec la sienne. Nous avons donc entamé un cycle de discussion, qui n’est toujours pas achevé. Nous devrions cependant déboucher sur un accord sur la manière d’interpréter la licence Adobe. Comme toute licence d’inspiration anglo-saxonne, elle est déjà indigeste. Pas plus tard qu’à l’issue de la Matinale, je rencontre Jean-Philippe Clément, mon homologue à la Ville de Paris [audité par l’Atelier, lors de la 21e Matinale du 23 novembre 2016 ; pour accéder à la retranscription, cliquer ici] pour finaliser l’interprétation de l’association Open Data France.

Force est cependant de reconnaître que les GAFA avancent de leur côté. Au début, ils considéraient qu’il suffisait aux collectivités de publier leurs données en assumant la prise en charge de leur présentation dans le bon format, c’est-à-dire le leur. Face au refus des collectivités (prêtes à ouvrir les données, mais certainement pas à assumer ce formatage), elles se sont inclinées en se disant prêtes à traiter elles-mêmes les données pour les adapter à leur plateforme. Restait à conserver la paternité de la donnée, ce qu’ils n’étaient pas enclins à accepter, au prétexte du problème de repartage à l’identique. Problème auquel elles ont finalement trouvé une solution. L’ultime verrou à lever serait de savoir jusqu’où pourrait aller dans la viralité de la licence. En particulier si l’injonction de données couvertes par la licence ODBL à un produit X transforme tout ou partie des données contenues dans ce produit en données ODBL pour utiliser un raccourci de langage. C’est le « tout ou partie » qui est encore en discussion. Autrement dit, les GAFA n’ont eu de cesse d’opposer des objections en arguant de difficultés juridiques ou techniques, qu’ils finissent par lever pour peu qu’on sache faire preuve de détermination dans les négociations. Les efforts que nous consentons à négocier ne sont donc pas vains. Ils profitent aux start-up qui ne disposent pas de moyens de recourir à des avocats… Au final, nous ne désespérons pas de voir les GAFA utiliser nos données, dans le respect de la licence ODBL. Ce qui était après tout notre objectif initial. Nous ne voulons pas ouvrir les données, sans pouvoir en suivre l’usage, veiller à ce qu’elles puissent être réutilisées de façon transparente et équitable.

Nathalie Vernus-Prost : Les GAFA sont naturellement des interlocuteurs incontournables, y compris pour une métropole. Nous nous devons de dialoguer avec eux comme on le fait avec n’importe quelle plateforme numérique intervenant sur notre territoire. La métropole de Lyon a développé une licence en propre, qui, dès le départ, avait valorisé (j’en parle à l’imparfait, car nous sommes en train de la redéfinir de façon à l’adapter aux nouvelles lois) la donnée comme bien commun. L’expression peut paraître grandiloquente, mais elle exprime bien l’ambition de notre métropole de garantir le développement économique et l’innovation locale. On sait très bien que lorsqu’une plateforme numérique préempte des données ouvertes, elle assèche – je reprends le mot de Sandrine – les ressources d’un écosystème, avec donc le risque de réduire le potentiel de création d’emplois, de retombées fiscales, etc. Il importe donc de dialoguer, de voir comment on peut instaurer un rapport gagnant-gagnant avec les GAFA. C’est important si on veut par ailleurs permettre à des applications issues de l’écosystème de se retrouver sur nos smartphones ou iPhones.

La licence que nous avons développée avait et continuera à avoir l’intérêt de garantir que la donnée exploitée gratuitement, grâce à l’open data, puisse l’être aussi par les start-up de notre écosystème. Sa réécriture vise à en préserver les atouts, à commencer par le respect des politiques publiques et de l’intérêt général. Un autre point sur lequel nous avons échangé avec Google. Pour nous, il est important que l’usage des données soit en cohérence avec les politiques publiques que nous mettons par ailleurs en œuvre. Voici un exemple, parmi les plus basiques, pour illustrer mon propos : les données relatives aux mobilités en temps réel – celles des transports en commun, mais aussi du trafic routier, des Vélov’, etc., sans oublier le degré d’occupation de nos parkings. Leur exploitation permet à Google ou à d’autres plateformes d’optimiser un trajet. Mais si cette optimisation se traduit par un trafic plus important au niveau de nos établissements scolaires, on accroît l’exposition de nos jeunes et des parents qui les accompagnent aux risques d’accidents. Nous autorisons donc l’usage des données à condition qu’elles contribuent au développement de modes de mobilité doux et sécurisants, un objectif de nos politiques publiques. Voilà pour un des enjeux des discussions que nous avons eues et que nous continuerons à avoir avec les grandes plateformes numériques, de façon que l’open data profite bel et bien à notre territoire et pas seulement aux GAFA dont nous avons besoin par ailleurs.

Norbert Friant : Comme vous, nous sommes « les idiots utiles des pays colonisés par les GAFA ». L’expression n’est pas de moi. Les débats ont lieu, mais à l’échelle nationale. Heureusement que les associations de collectivités territoriales se mobilisent pour faire entendre leurs voix. Pour notre part, nous promouvons un « polycentrisme » de la production de la donnée suivant une démarche collective. Par exemple, ce soir, nous avons une carto-party consistant à investir collectivement le territoire pour produire, avec des habitants et des collectifs, de la donnée, relative à la qualité de l’air et l’environnement. Nous reverserons ensuite ces données, une fois qu’elles auront été traitées sous un format qui permet de les exploiter. Ce faisant, travaillons-nous pour le compte des GAFA qui n’auraient plus qu’à aspirer ces données ? Je ne le pense pas. Tout agent public que je sois, je ne cache pas le caractère militant d’une telle posture. Comment pourrait-il en être autrement ? A travers l’open data, on touche à des enjeux de citoyenneté, de démocratie participative sinon collaborative.

Nous sommes actuellement en phase de renouvellement des marchés publics sur les transports. Je ne pourrai donc pas vous en dire plus si ce n’est que l’on sait bien aujourd’hui que l’opérateur qui maîtrise mieux les déplacements, les flux voyageurs sur le territoire, ce n’est pas nous, mais Google. Ce géant du numérique pourrait donc prétendre répondre à notre appel d’offres au titre de prestataire, le marché portant, je le précise au passage, sur quelque centaines de millions d’euros… Le numérique change la donne et les politiques ne peuvent rester indifférents à cela. Nous autres agents qui en avons la charge sommes donc là pour faire prendre conscience des enjeux, quitte encore une fois à assumer une posture plus militante. Les jeux ne sont pas faits : il y a sur le territoire de très nombreux acteurs qui ne demandent qu’à faire des données un bien commun au service de la collectivité. Nous ne pouvons pas les ignorer, mais devons au contraire travailler avec eux et plus seulement pour eux.

Nathalie Vernus-Prost : Ce qui vient d’être dit est essentiel et rejoint ce que je disais à propos du self data. Comment les citoyens deviennent producteurs et acteurs de la donnée, c’est la question qu’il faut se poser. Des hommes et des femmes militent en ce sens. On le voit sur notre propre territoire. Quand je dis qu’ils militent, je veux dire qu’ils ne font pas que formuler des revendications mais agissent, innovent, créent jusqu’à des applications. A titre d’exemple, je citerai  Jungle Bus, qui propose du crowdsourcing pour permettre aux territoires de pays en développement, mais pas seulement, qui n’ont pas de données ouvertes relatives aux trafics de bus, d’organiser un système d’information. Les données mises à disposition sont produites par les usagers eux-mêmes, en fonction de leur mode de déplacement. On mesure toute la puissance de ces initiatives citoyennes, qui se révèlent être de véritables alternatives aux applications promues par les GAFA, l’opportunité qu’elles donnent aux citoyens de reprendre la main sur l’usage des données qu’ils produisent. On pourrait multiplier les exemples.

Michel Micheau : On devine beaucoup de complicité entre vous trois. Est-ce à dire que vous collaborez ou vous consultez régulièrement au moment de faire des choix ? Ou procédez-vous à du benchmarking ordinaire au niveau français et européen ? Nathalie Vernus-Prost a rappelé l’ouverture à l’international de son élue de référence. Qu’en est-il des deux autres ? Rennes en particulier est reconnue pour avoir été une ville pionnière : s’était-elle appuyée sur des exemples étrangers pour définir sa politique en matière numérique, monter son service dédié ?

Norbert Friant : Les deux ! Précisons que nous avons procédé à partir des années 2007-9, sur la base d’un groupe de travail participatif, à l’échelle de quartiers, pour commencer par identifier des besoins. C’est ainsi que nous avons fait le constat que nous n’avions pas la connaissance des parcours des personnes à mobilité réduite, notamment des personnes ayant à se déplacer avec une poussette. Un des tout premiers jeux de données que nous ayons mis en ligne a donc porté sur cet enjeu. Vous constaterez au passage notre volonté de mobiliser les data pour répondre à des besoins très concrets et locaux.

En parallèle, nous avons observé ce qui se passait ailleurs, y compris à l’étranger. C’est ainsi que nous avons été attentifs au lancement par le président Obama de son programme Data.gov. Nous travaillons également étroitement avec la Fing [dont l’Atelier a auditionné l’ex-directeur, Daniel Kaplan, le 15 avril 2016 ; pour accéder à l’entretien qu’il nous a accordé à cette occasion, cliquer ici] que nous avions fait venir en résidence pour mener des travaux avec elle. Nous partageons la même volonté de promouvoir non seulement une ouverture des données, mais encore leur coproduction avec les citoyens, de façon à révéler des « propriétés émergentes », c’est-à-dire que nous n’avions pas forcément anticipées. Voici un exemple pour illustrer mon propos : il concerne la mise en ligne de données relatives à la disponibilité des vélos en libre-service, qui permet à l’utilisateur de localiser la station où il est possible d’en retirer un ou de le remettre et ce dans un rayon acceptable. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est la baisse immédiate des camionnettes à mettre en circulation pour réguler le réseau. Ce sont les utilisateurs qui l’autorégulent désormais. Ce faisant, on réduit le coût de fonctionnement, et par la même, l’impact environnemental (moins de camionnettes en circulation, c’est moins d’émissions de gaz à effet de serre).

 

Nathalie Vernus-Prost : Je souhaiterais juste me faire l’écho de ce qui vient d’être dit, car cela bouscule cette image de pouvoirs publics ou de collectivités territoriales un peu déconnectés des réalités locales. Ce n’est plus si vrai si tant est que ce le fût. De même, la distinction entre les services internes et externes tend à s’effacer. L’ouverture des données bénéficie aussi bien au fonctionnement en interne qu’au service public rendu aux citoyens. Bien plus, elle bénéficie, comme cela a été déjà dit, à l’écosystème : des entreprises se créent ou se développent sur la base de l’exploitation de nos données. Open data, open source et open innovation sont liées.

S’agissant maintenant du benchmark, je dirai qu’il reste indispensable et se fait d’ailleurs naturellement. Nous sommes nous-mêmes engagés dans plusieurs projets européens. Par exemple : bioTope, dans le domaine de l’IoT (l’enjeu étant de créer des standards pour les données issues d’objets connectés) ; Smarter Together  (qui porte, lui, sur l’optimisation de l’efficacité énergétique dans la perspective de la ville intelligente, sur le territoire de la Confluence). Nous travaillons ainsi avec plusieurs villes européennes (Vienne et Munich, dans le cas de Smarter Together).

Quant à la complicité qui se manifeste dans nos échanges, elle s’explique naturellement : nous partageons la même envie que les choses avancent en matière d’open data, qu’elle fasse prospérer l’innovation sur nos territoires. Le fait qu’une notion comme celle du marketing territorial, très en vogue il y a encore quelques années, ait finalement disparue y compris des discours de communicants est significatif de ce besoin que nous avons de nous nourrir des projets portés par les uns et les autres. Non seulement le benchmark se fait naturellement, mais encore il est continu, un moyen d’optimisation de nos démarches. C’est utile aussi pour trouver des débouchés aux applications développées dans nos écosystèmes.

J’ajoute encore que le benchmark ne consiste pas seulement à identifier de bonnes pratiques. Il permet aussi d’éviter de reproduire des erreurs commises par ceux qui nous ont devancés. Nous avons toujours à apprendre de nos échecs, mais aussi de ceux des autres ! Notre collectivité s’est dotée d’un laboratoire interne d’innovation ouverte, Erasme, son responsable étant un ardent défenseur d’un droit à l’erreur. Il faut, estime-t-il savoir pourquoi on a échoué pour mieux réussir plus tard. C’est un autre intérêt de l’ouverture de la donnée : en plus d’être un catalyseur de développement économique, c’est aussi un vecteur d’expérimentation avec tous les risques d’échecs que cela peut signifier, mais d’échecs dont on peut apprendre. Pour parvenir à un usage pertinent de la donnée, il faut savoir l’appréhender, identifier celles avec lesquelles on peut la combiner, anticiper l’évolution d’un service et, donc, les données dont on aura besoin, etc. Autant de choses qui exposent à des risques d’échecs sinon d’erreurs. Ce benchmark est si essentiel que nous l’avons, tout comme nos homologues, intégré dans l’animation de notre écosystème, les projets européens que j’évoquais y contribuant. Il est d’autant plus nécessaire que nous sommes, faut-il le rappeler, dans un contexte marqué par de fortes contraintes budgétaires, qui rend illusoire l’ambition de vouloir faire tout, tout seul.

Sandrine Mathon : C’est vrai que nous nous connaissons bien. Mais sans doute auriez-vous perçu la même complicité si vous aviez sollicité nos homologues d’autres métropoles. Nous travaillons ensemble et nous connaissons. Nous nous benchmarkons, sans être pour autant dans un esprit de compétition encore moins de concurrence.  Nous regardons naturellement ce qui se fait ailleurs. Quand une métropole lance une initiative, comme Rennes avec son concours de réutilisation de données publiques, nous nous enquerrons de savoir ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. En toute transparence, nos interlocuteurs rennais ont reconnu que le soufflé était retombé. Il ne s’agit pas pour autant de renoncer, mais de tirer profit de l’expérience d’une métropole pour améliorer les choses. Cela reste quand même la meilleure façon de gagner du temps, de ne pas réinventer en permanence la poudre ou de refaire les mêmes erreurs.

Certes, nous avons tous des parcours différents, des modes de fonctionnement qui le sont tout autant, mais nous avons le sentiment de participer au même mouvement, à la même transition numérique. Laquelle se poursuit indépendamment de la majorité politique du moment. La métropole de Toulouse a eu beau connaître une alternance, suite aux dernières municipales de 2014, l’open data reste dans l’agenda de la politique métropolitaine. Nous avions une élue qui était très engagée dans l’open data. Son successeur l’est tout autant. Non que l’open data ne soit pas un enjeu politique. Il l’est. Mais il n’est pas partisan, au sens où il serait de gauche ou de droite. Au début, quand nous avons « vendu » l’open data à nos élus, nous avons mis en avant, outre le développement économique et la transparence administrative, le marketing territorial. Mais comme Nathalie vient de le dire, celui-ci n’est plus à l’ordre du jour, du moins au regard de l’open data. En revanche, ce sur quoi nous mettons l’accent, c’est la modernisation de l’administration.

Norbert Friant : Nous sommes effectivement amenés à échanger avec nos homologues des métropoles, mais aussi les responsables data de grands groupes. Pour ma part, quoiqu’agent public à 100%, je travaille désormais à 50% hors les murs. Les grands groupes sont en quête d’innovation et sont donc attentifs à la manière dont les collectivités ouvrent leurs données, organisent leur circulation au sein de leurs organigrammes. Des grands groupes se rapprochent de nos écosystèmes pour faire des séances de prototypage rapides. Nous les intéressons d’autant plus que nous avons l’expérience aussi bien du B to B (avec nos fournisseurs, entre acteurs économiques) que du B to C. Sans réduire les usagers au statut de consommateurs, nous proposons des services aux habitants. Sans oublier le C to C (client ou citoyen) dont le territoire peut être aussi porteur à travers le développement d’applications et de démarches collaboratives. Il y a d’indéniables convergences et des pratiques à développer. Les modèles ne sont pas encore tout à fait stabilisés.

Voici un autre exemple pour illustrer ce propos. Il concerne un grand acteur de la distribution, qui nous a indiqué que son hypermarché recevait la visite de 20 000 consommateurs, venant principalement en voiture, tous les samedis et qu’il pourrait en accueillir davantage encore et donc faire davantage de chiffre d’affaires si la collectivité aménageait une 3e route… Or nous ne sommes pas là pour promouvoir la grande distribution, encore moins l’automobile, quand bien même comptons-nous un important constructeur sur notre territoire. En revanche, nous pouvons réfléchir à optimiser les flux à partir d’une analyse croisée de nos données, celles du territoire et celles de l’acteur économique. Pour l’heure, nous n’avons pas de data scientist pour parfaire l’analyse, mais je ne demanderais qu’à en recruter un.

Sandrine Mathon : Pour ma part, j’ai pu en recruter un en recourant à l’apprentissage. En plus d’être une solution moins onéreuse, cela m’a permis de démontrer son utilité. Je m’étais en cela directement inspirée de la démarche de Lyon.

Nathalie Vernus-Prost : Nous avons effectivement recruté un data scientist, non pas en apprentissage, mais dans le cadre d’un stage, pour commencer. Cela nous a permis de préciser le profil de poste en définissant des compétences correspondant aux capacités que nous avions pu déceler chez notre stagiaire.

Michel Micheau : Que vous apporte votre implication au sein d’Open Data France ?

Nathalie Vernus-Prost : Je laisserai Sandrine répondre sur ce point, car des trois, c’est la plus directement impliquée. Pour ce qui me concerne, cette structure m’aura permis de faire connaissance avec plusieurs homologues. L’association nous donne matière à échanger, à adopter des démarches communes pour accélérer la standardisation et l’interopérabilité de nos données. C’est essentiel pour le territoire. Le label de la French Tech joue également un rôle positif dans la mutualisation des expériences.

Norbert Friant : Quitte à introduire un peu de polémique, je précise que pour ma part, j’ai eu beaucoup de réticence à rejoindre Open Data France et n’en suis d’ailleurs toujours pas membre. En revanche, une collègue de Rennes Métropole y participe et soutient la démarche. De mon point de vue Open Data France offre tous les avantages du club, mais aussi ses inconvénients – un entre-soi pour ne pas dire une consanguinité, qui risque de faire passer à côté de la nécessité de s’ouvrir à des interlocuteurs très différents, à commencer par les entreprises. Pour l’heure, Open Data France ne réunit que des représentants de collectivités.

Sandrine Mathon : Open Data France est une association encore toute jeune, créée en 2013. Laissons-lui le temps de grandir.

Philippe Labro : Et dont le président, Bertrand Serp, est un élu, Vice-président de la métropole de Toulouse, en charge de la délégation numérique – nous l’avons auditionné lors d’une Matinale délocalisée [pour accéder à la retranscription, cliquer ici].

Sandrine Mathon : En effet. L’intérêt d’une telle structure est, comme l’a dit Nathalie, d’amener les collectivités à adopter une position commune face à l’Etat, au législateur, mais aussi aux GAFA. C’est d’ailleurs aussi avec cette casquette que nous-mêmes discutons avec ces dernières, ce qui donne davantage de poids à nos demandes. Nous ne sommes encore qu’une soixantaine de membres, ce qui est peu au regard du nombre de collectivités concernées par l’obligation d’ouvrir leurs données, suite aux lois NOTRe et de la République numérique. Mais le travail que nous faisons leur profite directement car elles sont tout autant concernées par les enjeux de standardisation.

Norbert Friant : Je reconnais aussi que ce travail est précieux pour Etalab.

Sandrine Mathon : Open Data France est né aussi de ce besoin de faire reconnaître le rôle des territoires en matière d’open data, en créant un interlocuteur qui puisse être entendu et reconnu par une instance comme, justement, Etalab, créée quelques années plus tôt. Nous sommes régulièrement sollicités pour des missions qui sont l’occasion de nous rapprocher d’autres collectivités, qu’elles soient membres ou pas. C’est le cas de la dernière en date, confiée par Axelle Lemaire, en janvier dernier et qui doit se poursuivre jusqu’à la fin 2017. La restitution qui en a été faite fin avril, a mi-étape, réunissait bien d’autres membres qu’Open Data France.

Philippe Labro : Revenons à la question de la donnée du point de vue du citoyen et de l’habitant. Aux yeux du grand public, elle sert principalement à optimiser ses déplacements, à lui faire gagner en fluidité et à améliorer son quotidien. Mais au-delà de cela, quelle peut être sa contribution au regard de la démocratie ? Comment peut-elle aider à impliquer davantage les citoyens dans le fonctionnement des collectivités et de l’Etat ? Ces questions ne sont pas nouvelles. J’en ajouterai d’autres plus spécifiques : en quoi, dans cette perspective,  l’existence d’un interface serait-il problématique pour une collectivité ? Est-elle prête à en admettre un de type Citymapper, qui se propose de donner à ses utilisateurs une information complète et en temps réel sur l’ensemble de l’offre disponible en matière de mobilité urbaine, dans une ville donnée ? Ou est-elle encline à y voir une remise en cause de ses services publics ? Bref, l’élu est-il disposé à laisser un opérateur privé s’interposer entre les services de transport de son territoire et les usagers ? Est-ce du moins l’impression que vous donnent vos élus respectifs ?

Sandrine Mathon : Je ne répondrai pas à ces questions au nom de ma collectivité ni d’Open Data France, mais à un titre plus personnel. Au préalable, je relève qu’elles rejoignent au fond celles que nous nous étions posées lors de la création de notre premier portail, en 2011. Il était basique avec de simples jeux de données à télécharger sous le format informatique CSV. Au début, ces jeux m’ont rendu service à moi comme à mes proches. Reconnaissons cependant que ce n’était pas très design… Une autre version de portail a depuis vu le jour, plus ergonomique, enrichi de cartes et de représentations. Si vous visitez ce portail, vous constaterez que nous y avons présenté les résultats du premier tour de la présidentielle – et nous avions l’intension d’en faire autant à l’issue du second tour. Certes, ce n’est pas le type de données que privilégiera le citoyen, mais cela participe de l’enrichissement de son information et donc de la vie démocratique. D’autres données débouchent sur des services qui concernent davantage les gens. Je pense à l’application Bus 31, qui intéresse particulièrement les lycéens. Elle permet de savoir quand s’arrêtent les trois prochains bus à son arrêt favori. Pourtant, Tisséo, l’opérateur de transport en avait proposé une sur le modèle de celle de la RATP. Faut-il regretter cette concurrence ? Je ne le pense pas dès lors que l’application répond à un besoin précis d’une catégorie particulière d’utilisateurs. A fortiori si cette interface concourt de surcroît à du développement économique sur le territoire.

Nathalie Vernus-Prost : Au sein de la métropole de Lyon, nous avons travaillé avec la Direction de la Prospective et du Dialogue Public, qui a le mérite d’engager ses réflexions dans le temps long. Je vous invite à lire les résultats d’une de ses études, mise en ligne sur le site Millénaire 3 (mais également sur le portail open data de la métropole), sous le titre « Gouverner par la donnée : entre transparence et résistance, quelle prospective ? » (pour y accéder, cliquer ici). Au travers de cette étude, menée avec notamment Pop-up urbain [un cabinet de conseil en prospective urbaine] et d’autres partenaires – dont des chercheurs avec lesquels nous avons des échanges réguliers – nous nous sommes posé la question de savoir ce que la donnée représentait pour le citoyen, l’imaginaire individuel et collectif qu’elle pouvait nourrir. Notre hypothèse de départ, c’était l’existence d’un rapport contradictoire : d’un côté, on admet que la donnée peut être un moyen d’améliorer son quotidien, d’avoir des services à la hauteur de ses attentes ; d’un autre côté, on n’a pas spécialement envie d’être « traqué », qu’on sache tout de sa vie, qu’on anticipe ses désirs au point de ne plus laisser place à l’inattendu. Je renvoie aussi à l’excellent livre de Dominique Cardon, sociologue au Laboratoires des usages d’Orange Labs, A quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure du big data (Seuil, 2015), dans lequel il explicite justement ce rapport ambivalent du citoyen à l’égard de la donnée et des algorithmes qui l’exploitent pour anticiper ses demandes.

Maintenant, pour répondre plus complètement à vos interrogations sur l’apport aux citoyens, je mettrai d’abord en avant la contribution au développement économique du territoire, par la création d’emplois, de nouveaux services (par des start-up ou par nos propres services – nous avons un service en charge du développement de services numériques avec lequel nous travaillons en continu), ou à l’amélioration du cadre de vie. Voilà pour de premiers apports. Mais nous travaillons aussi beaucoup à l’acculturation à la donnée chez les jeunes pour qu’ils comprennent ce qu’elle recouvre, comment on la capte et la traite. Nous poursuivons actuellement une expérimentation avec une dizaine de collèges, consistant à apprendre à nos citoyens en herbe à capter de la donnée, à la traiter et à l’exploiter. L’enjeu est que le citoyen se l’approprie fût-ce avec le concours d’un intermédiaire ou d’une interface. Dans ce contexte, l’élu a ce me semble un rôle majeur à jouer : celui de garantir l’accès de tous à la donnée, en tant que bien commun. Le territoire a tout à gagner de cette ouverture des données moyennant cet égal accès de tous.

Norbert Friant : Valérie Peugeot, prospectiviste et collègue de Dominique Cardon au sein du laboratoire des sciences sociales et humaines d’Orange Labs, met en avant la literacy, soit la compétence minimum que tout citoyen devrait avoir en matière numérique. Malheureusement, un des piliers de notre République, l’école de Jules Ferry ne nous y prépare pas encore tout à fait.

Maintenant pour répondre à vos interrogations, je dirai que l’application qui marche le mieux, suite à la mise en ligne sur le portail de Rennes Métropole, est… « Y’a-t-il des frites ? » – elle indique la composition des menus de nos cantines scolaires. Volontairement, nous avons promu des applications de ce genre, répondant à des préoccupations basiques (qui, en l’occurrence, ne l’est pas autant puisqu’il s’agit du bien-être de nos enfants). C’est un passage obligé si on veut acculturer à l’usage des données numériques et aux applications. Ce genre d’applications fait causer autour de la donnée et permettant ainsi d’envisager de pouvoir aller plus loin, la faire entrer dans les mœurs.

Pour autant, il ne s’agit pas de réduire le territoire au statut de simple logiciel. Pour ma part, je préfère l’intelligence analytique à l’intelligence artificielle. L’astrophysicien Hubert Reeves – un Rennais d’adoption – le dit bien : il y a toujours « ce putain de facteur humain ». Il me semble qu’on n’entend pas autre chose dans les propos de Sandrine et de Nathalie. La donnée n’est pas quelque chose de désincarnée. Elle incline à observer, à écouter par la pratique, avec les autres. En elle-même, une donnée ne dit rien. Il faut la traiter pour en faire quelque chose. Nous en sommes si convaincus que nous avons ouvert des ateliers de fabrication numérique, décentralisés. Il en existe aujourd’hui 21 à travers le territoire métropolitain de Rennes, y compris dans les écoles primaires et collèges sous forme de modules pédagogiques. Quiconque le souhaite est invité à fabriquer un objet connecté à partir des différentes briques de l’univers numérique – un afficheur, une batterie, des cartes électroniques – au moyen de l’impression 3D – dans l’idée d’exploiter divers types de données. Ceux qui le souhaitent peuvent faire de la programmation (les autres ont toujours la possibilité d’exploiter des programmes disponibles dans une bibliothèque partagée). Chacun peut ainsi se confronter à la donnée, dans sa matérialité et repartir avec un objet tangible, non sans avoir fait connaissance avec des personnes, de milieux très différents.

Michel Micheau : Je me suis livré à une analyse comparée de vos plateformes respectives : sur le portail de Lyon, on compte jusqu’à 854 jeux de données ; sur celui de Toulouse, 261 ; enfin, sur celui de Rennes, 210. Des écarts qui s’expliquent certainement par les différences de poids démographiques des métropoles, l’étendue du territoire qu’elles recouvrent. Cela étant dit, ce ne sont pas les mêmes types de données qui sont privilégiés. Vous dites échanger entre vous, vous informer de ce font les autres et, pourtant, quand on se rend sur vos plateformes, on constate des différences notables. On peine pourtant à penser que vos citoyens n’aient pas les mêmes attentes et besoins. Est-ce à dire que vous n’ouvrez que les données dont vous disposez sans aller au-delà ? Dans cette éventualité, les citoyens ne pourraient-ils pas contribuer à enrichir vos portails respectifs ? Peuvent-ils exercer un droit d’interpellation ?

Norbert Friant : Les données disponibles sur la métropole ne se limitent pas à celles fournies par notre portail. Nous n’avons pas l’ambition d’être hégémoniques et ne prétendons pas avoir le monopole des données qui relèveraient du bien commun. D’autres acteurs, et il y en a probablement dans la salle, ont aussi des données d’intérêt général. Notre parti pris est donc de laisser aux citoyens le soin de croiser les données disponibles. J’ajoute que Rennes est un territoire particulier avec ses laboratoires de recherche, son campus de quelque 70 000 étudiants, ses fortes compétences dans le domaine des télécom,… Tant et si bien que le risque serait de faire de Rennes une ville d’ingénieurs pour et par des ingénieurs. Notre défi était donc d’en faire un territoire… ingénieux, pour chaque habitant. On en revient à la dimension humaine de l’open data, qu’il nous faut cultiver si on ne veut pas provoquer une nouvelle fracture, numérique en l’occurrence.

Cette disposition d’esprit ne nous empêche pas d’être régulièrement l’objet d’attaques informatiques, tout en bénéficiant cependant du concours de ce que j’appelle des « veilleurs bienveillants ». Lesquels nous alertent aussi sur des dérives. C’est ainsi que nous avons été informés de la mise en place d’un fichier de clientèles, par une association de commerçants (110 000 Rennais s’y sont retrouvés). Un épisode qui questionne au passage le rôle de l’Etat, de l’administration et les missions de service public. Si un service public de la donnée – une e-administration – a un sens, la question se pose de savoir comment l’assurer au niveau local : doit-il l’être par une régie ou une délégation de service public ? L’avenir le dira. Mais ce n’est pas une perspective à exclure. Il est clair que nous touchons-là à des enjeux dont doivent se saisir les politiques. Ce n’est évidemment pas aux services numériques d’une collectivité, aussi à la pointe soit-elle, d’apporter des solutions, de surcroît purement techniques. Ces questions doivent faire l’objet d’un débat public.

Sandrine Mathon : En réponse à la question sur le droit d’interpellation des citoyens, je commencerai par une anecdote : lors d’un échange informel comme on peut en avoir lors de ces rencontres qui concourent à l’animation de notre écosystème, une personne m’avait lancé : « Ce serait bien d’avoir connaissance des menus scolaires ! » Une idée judicieuse à laquelle nous avons donné suite, en commençant par prendre contact avec la cuisine centrale qui alimente les cantines de nos écoles (soit 30 000 repas, au quotidien). La production de données n’est cependant pas allée de soi : il a fallu discuter avec chaque métier concerné. Au final, nos efforts ont débouché sur une application dénommée… « Qui dit Miam ». Elle se révèle utile et est d’ailleurs téléchargée par de très nombreuses personnes. Elle propose bien plus que la description des menus du jour, dans les maternelles et les collèges : elle indique les composants allergènes, propose les fiches recettes, annonce – et sans doute cela a-t-il contribué à son succès – les jours où il y a… grève de cantines. Comme il y en eut l’an passé, l’application s’est révélée d’autant plus précieuse. Ce n’est pas tout : la start-up qui l’a développée est allée plus loin en suggérant des menus du soir pour les enfants, en fonction de ce qu’ils auront mangé le midi, à la cantine. Voilà une illustration parmi d’autres de la possibilité d’exercer un droit d’interpellation et la manière dont il peut déboucher sur une réponse concrète, on ne peut plus intéressante. Naturellement, notre premier réflexe est d’ouvrir les données dont on dispose, mais sans savoir a priori celles qui correspondent à des attentes. Autant laisser aux personnes qui ont des idées la possibilité de les formuler, charge à nous de les aider ensuite à mobiliser les données pertinentes.

Philippe Labro : Vous avez chacun à votre façon illustré l’importance de la dimension territoriale. Mais quelle serait l’échelle pertinente ? Est-ce nécessairement la métropole ? Nous sommes souvent amenés à nous déplacer à d’autres échelles sinon d’autres territoires plus ruraux. Il est clair qu’il est plus difficile pour une start-up de créer de la valeur dans ces derniers, parce que la densité et l’attractivité y sont moindres que dans des territoires urbains. Qu’en est-il cependant des démarches que vous avez enclenchées ? Débordaient-elles le cadre métropolitain ? Quels sont vos liens en particulier avec vos Régions respectives ?

Sandrine Mathon : Hors la métropole de Toulouse, une importante communauté d’agglomération – le Sicoval, autour de Labège – est sur le point d’ouvrir son portail (cette communauté a pour particularité de compter de nombreuses entreprises). Nous travaillons ensemble en combinant nos données. Nous procédons de même avec le département de Haute-Garonne qui s’apprête à ouvrir ses données en mettant en place un portail à destination des petites communes rurales. Quant à la Région d’Occitanie (née de la fusion de Midi-Pyrénées et de Languedoc-Roussillon), elle compte bien s’engager dans démarche une fois parachevée sa fusion. La Région Paca s’est, elle, dès le départ imposée en chef de file de l’open data. Les communes publient toutes leurs données sur Open Paca, aussi bien Marseille que Digne-les-Bains, une commune de 16 000 habitants (qui n’en a pas moins publié autant que la capitale phocéenne) – seule Nice, parmi les grandes ville, a développé son propre portail. Tout cela pour dire que les petites communes, y compris rurales, ne sont pas oubliées : elles participent au mouvement, soit en rejoignant le portail d’une plus grande collectivité, soit en prenant des initiatives dans la promotion de l’open data. Comme par exemple cette commune (Brocas, dans les Landes), qui, quoique située en dessous du seuil des 3 500 habitants, fait aussi de l’open data avec le concours de ses habitants.

Nathalie Vernus-Prost : Je répondrai en prenant l’exemple d’Opticities, un autre projet européen auquel nous avons participé. Inspiré d’un démonstrateur mis au point à Lyon (Optimod’Lyon), il traite de la standardisation de la donnée de façon à assurer la scalabilité d’une application développée sur un territoire, même de petite taille, mais aussi sa pérennité dans le temps et sur l’espace géographique. On en revient au rôle de tiers de confiance que la collectivité pourrait assurer. C’est ce que fait la métropole de Lyon. Quand nous ouvrons une donnée, nous garantissons sa publication dans un format qui permette son interopérabilité, quelle que soit la portée géographique du service. C’est quelque chose d’essentiel à nos yeux. C’est pourquoi nous sommes toujours en veille sur les nouveaux formats, les standards qui s’imposent.

Pour répondre maintenant à votre question sur l’échelle pertinente, la métropole, en général, est un territoire d’expérimentation intéressant, même à l’heure du numérique, de par la masse critique de population qui s’y trouve, la représentativité de son environnement avec ses composantes urbaines, périurbaines et rurales. D’ailleurs le Grand Lyon s’est positionné, dans le cadre de sa stratégie Smart City, comme un territoire d’expérimentation auprès des opérateurs privés, en leur donnant la possibilité de tester et de développer des solutions, dès lors que c’est en lien avec l’écosystème local. Quant à nos rapports avec la Région ou encore l’Etat, ils existent et visent à faire en sorte que nos données soient accessibles sur nos plateformes respectives. Produire chacun les mêmes données n’aurait pas de sens. Nous invoquons même un principe de subsidiarité en orientant systématiquement vers le portail le plus pertinent.

Dernier point : avec les services de la préfecture, nous sommes actuellement engagés dans Archipel, un laboratoire d’innovation territorial pour appuyer les données publiques en Auvergne Rhône-Alpes – il réunit la Région, l’IGN et une pléthore d’autres interlocuteurs qui traitent de la donnée publique. J’espère que par la suite le cercle sera élargi aux acteurs privés. L’enjeu est bien d’avoir  sur le territoire des actions communes, cohérentes, menées en bonne intelligence.

Norbert Friant : Cette dynamique que Nathalie vient de décrire rend bien compte de ce qui se passe à l’échelle de la métropole de Rennes. Elle ne doit pas seulement à la nature même du numérique, qui incline à plus de transversalité et d’emboitement des échelles, mais au contexte de décentralisation que nous connaissons depuis les lois de 1982-83. Il importe de ne pas se limiter aux métropoles, mais bien, comme cela a été dit aussi, de travailler avec la Région et l’Etat, sans oublier les acteurs privés.

Michel Micheau : Comment appréhendez-vous la cybersécurité, objet de la précédente Matinale [pour accéder à la retranscription, cliquer ici?

Norbert Friant : C’est un défi majeur. Plusieurs protocoles de communication pour les objets connectés sont proposés dont ceux de l’opérateur Sigfox et la norme LoRa, pour ne citer que les plus connus. Pour notre part, nous avons testé cette dernière. Nous nous sommes rendu compte que d’énormes failles existaient au niveau sécuritaire. Nous avons donc cherché avec le concours des compétences dont nous disposions sur le territoire – Mines-Télécom ParisTech, Supélec ainsi que des hackers, qui se sont révélés des acteurs plus bienveillants qu’on pouvait le penser – à consolider la norme. Il en a résulté un protocole spécifique, que nous avons baptisé… LoRa Fabian. Notre solution s’est révélée efficace et a été intégrée par LoRa Alliance, au plan mondial.

Échanges avec le public

Un participant : Norbert Friant a fait état d’un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros tandis que Sandrine Mathon indiquait que son Domaine Ressources mobilisait moins d’une personne et demie. Pourriez-vous expliciter vos business models ? Au-delà de cela, quelle est la traçabilité que la donnée numérique apporte au plan économique, mais aussi social et environnemental ?

Norbert Friant : Pour notre part, nous avons la chance non seulement d’être sur un territoire qui s’est doté très tôt de la fibre optique, mais encore d’en être propriétaire. Ce sont les opérateurs qui la louent (soit en mode linéaire, soit en mode débit). Pour la collectivité, cela représente une source de recettes non négligeable. Nous travaillons maintenant à faire remonter ce modèle de plus en plus haut dans les couches de protocole. C’est ainsi que nous avons pu bâtir notre modèle économique, en nous employant à réunir les différentes briques. Personnellement, j’ai tendance à distinguer jusqu’à quatre briques fondamentales dans l’univers numérique : l’infrastructure ; la data ; les objets connectés, enfin, le citoyen qui l’est tout autant. L’enjeu est de relier ces briques. A chaque fois que nous équipions en fibre optique un établissement – un hôpital, un centre culturel, etc. – nous engagions systématiquement une réflexion sur les usages qui pouvaient être développés, en interne mais aussi en externe, en examinant l’impact au plan économique, social et environnemental sur l’ensemble du territoire. Dit autrement, nous avons systématiquement cherché à savoir comment cela allait pouvoir encourager le développement d’activités, y compris chez les acteurs économiques – entreprises et start-up.

J’ajoute que, dans le cadre de notre réflexion sur la Smart City (notion évoquée par Nathalie), nous avons à titre expérimental équipé de capteurs la plus petite commune du territoire métropolitain (43 habitants), en la promouvant comme la plus petite Smart City du monde. Une initiative en forme de boutade, mais qui n’en a pas moins eu un certain écho puisque, suite à cela, nous avons eu des retombées presses importantes en France et même reçu une délégation de Shanghai. C’est dire aussi si j’ai apprécié l’article de Cédric Verpeaux mis en ligne sur le site de la Caisse des Dépôts, sous le titre «  Smart City versus Stupid Village ?» (pour y accéder, cliquer ici).

Nathalie Vernus-Prost : Pour répondre à la question sur le Retour Sur Investissement (ROI) d’une ouverture des données – car c’est à cela qu’elle revient – je mettrai en avant un exemple parmi les nombreux autres que je pourrais citer. Il s’agit d’Optimod’Lyon qui, comme son nom l’indique, avait pour projet d’optimiser les déplacements en milieu urbain. Il a mobilisé, dans le cadre d’un consortium, jusqu’à 13 partenaires publics et privés. D’après une étude d’évaluation, ce service aura permis d’éviter l’émission de 30 000 tonnes de GES, par an, sur le territoire – il incite de fait à optimiser l’usage de sa voiture en ne l’utilisant plus sur un trajet complet, mais sur des tronçons (le premier et dernier km), en combinant son usage avec celui des modes de déplacement doux (Vélov’, par exemple) ou de transports en commun. La même étude évalue à quelque 10 millions le montant de chiffre d’affaires direct ou indirect induit pour l’ensemble des partenaires : Cityway, par exemple, a pu décrocher de nouveaux marchés sur le continent américain. Le projet aura par ailleurs permis à chaque partenaire, mais aussi à nos propres services, de monter en compétences dans la maîtrise de la donnée relative à la mobilité et d’en acquérir de nouvelles. Bref, ce projet aura permis à lui seul d’enclencher une vraie dynamique d’intelligence collective autour de la donnée.

J’ajoute qu’avec notre data scientist, nous travaillons, à partir de solutions libres, à la conception de tableaux de bords que nous proposerons à chaque producteur de données – que ce soit les services de la métropole ou des acteurs privés. Ils leur permettront de savoir comment elles sont utilisées, de connaître leurs ré-utilisateurs, les nouveaux services qui sont générés. Une manière de bien faire apparaître le ROI, la manière dont les données se diffusent sur le territoire et génèrent de la valeur et de l’emploi.

Sandrine  Mathon : Voici deux exemples, qui illustrent la manière dont on peut assurer un ROI en matière d’Open Data. Le premier, Qui dit Miam, l’application mobile dont je vous ai déjà parlé. Elle n’a pas été réalisée en interne, mais par une start-up, grâce aux données que nous nous sommes contentés d’ouvrir. Ainsi, nous avons économisé la mobilisation de nos propres services, les dépenses en développement que nous aurions dû engager. Deuxième exemple, qui illustre, cette fois, des effets plus indirects voire inattendus. Il concerne les données relatives aux terrasses de café. Leur ouverture a soulagé le service qui en est en charge – il était harcelé par une association demandant à ce que les cafetiers respectent les limites des espaces autorisés. Le résultat, ce fut une page complète dans les pages locales du magazine Elle sur les terrasses qu’on pouvait trouver à Toulouse et qui citait notre plateforme (data.toulouse.fr). Désormais, les journalistes prennent l’habitude de la consulter et de lui faire ainsi gagner en visibilité, sans qu’on ait eu à faire d’effort pour cela.

Philippe Labro : Allez-vous jusqu’à indiquer en temps réel le degré d’ensoleillement de ces terrasses ?

Sandrine Mathon : (Rire) Non. En revanche, on pourra à terme croiser l’information avec le cadastre solaire en cours de création. On pourra donc choisir sa terrasse en fonction de l’ensoleillement ou même du panorama.

Guillaume Martin, de la société de conseil en développement durable, B&L évolution : Vous avez illustré la manière dont une collectivité territoriale peut contribuer à valoriser ses data auprès des citoyens et des acteurs économiques. J’aurais envie de renverser la perspective, en vous demandant quelles recommandations vous feriez à une entreprise pour qu’elle mette à disposition ses propres données. Nous avons fait une étude sur les Territoires à Energie Positive pour la Croissance Verte (TEPCV) : elle a consisté à analyser plus de 2 000 actions dans le domaine des mobilités, de l’énergie, etc., pour évaluer le nombre d’emplois induits, les gains énergétiques par rapport aux objectifs affichés par l’ex-ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie (MEDDE). Aujourd’hui, nous réalisons le même travail sur les Schémas Régionaux Climat, Air, Energie (SRCAE), à partir de jeux de données sur l’énergie, la qualité de l’air, les émissions de GES et ce, par Région. Aujourd’hui, nous travaillons avec le Réseau Action Climat France pour qu’il s’approprie ces données afin de le soutenir dans sa démarche militante dans le cadre du renouvellement des schémas régionaux, mais nous peinons à faire en sorte que les Régions en fassent autant. Que faudrait-il faire pour les y inciter ?

Norbert Friant : Il y a indéniablement encore des cloisons à faire tomber. Pas plus tard qu’hier, j’étais chez Enedis pour animer un atelier consacré précisément à ces questions et encourager des hybridations de compétences. Ne désespérons pas pour autant. Nous ne pouvons aller qu’en progressant.

Nathalie Vernus-Prost : A la métropole de Lyon, nous avons lancé un challenge en matière de qualité de l’air en réunissant des acteurs de mondes très différents, lors d’un forum co-organisé avec une association – « les interconnectés » [le réseau des territoires innovants], dans l’idée de créer de l’intelligence collective, de les inciter aussi à ouvrir leurs données, à surmonter leurs réticences. Le simple fait de les réunir et de les faire travailler dans le cadre d’ateliers sur des thématiques que nous avons définies préalablement, leur permet déjà de mieux se connaître, en faisant ensemble le point sur les données dont on dispose sur le territoire, celles qui nous manquent ou dont on ignorait l’existence, pour mieux ensuite réfléchir à la manière de les combiner.

Au-delà de la création de facteurs favorables à l’open innovation, nous avons, au sein de la métropole de Lyon, mis en place une plateforme, qui nous permet de diffuser des données non pas en open data, mais, dans un premier temps, en accès privé, pour un cercle restreint. Des données, qui sont susceptibles de produire de la valeur à travers la création de services. Ceux qui y ont accès peuvent mesurer à quel point ces données peuvent leur permettre de concevoir des services auxquels ils n’avaient pas pensé, a fortiori s’ils s’inscrivent dans une démarche d’intelligence collective, en les combinant avec d’autres. Une initiative qui va se poursuivre à travers plusieurs Hackathons, au Tuba.

Jean-Michel Rosenal, d’IDEAL Connaissances (organisme de formation pour les entreprises et les collectivités) : Je voudrai revenir sur votre lien avec les pôles universitaires. A quel niveau d’implication et de collaboration êtes-vous parvenus ? Ce me semble être une perspective intéressante, à commencer pour les petites collectivités qui auraient des antennes sur leur territoire ou à proximité, et souhaiteraient capitaliser sur cette intelligence collective que vous venez d’évoquer.

Norbert Friant : Bonjour, Jean-Michel. Dès le départ, nous nous sommes dotés d’un comité scientifique, qui nous a permis d’identifier les travaux de recherche. Parfois, il a fallu passer par Lyon ou Toulouse pour se rendre compte qu’à Rennes, on en fait aussi, et de qualité ! Nous avons désormais des projets de recherche financés par l’ANR, qui portent sur des problématiques concrètes comme, par exemple, les pistes cyclables – ils ont, par exemple, permis de développer des algorithmes liés à l’usage de ce mode de déplacement. De manière plus générale, il est clair que le monde de la recherche constitue un potentiel énorme, qu’il convient d’exploiter au mieux, à cette condition de rester au plus près des problématiques du territoire.

Nathalie Vernus-Prost : Rebonjour Jean-Michel (rire). La métropole de Lyon ne fait rien sans les chercheurs ! Je ne saurais dire mieux. Et cette relation est historique, en ce qui nous concerne. Par exemple, les données 3D dont nous disposons sur le territoire ont été conçues avec le concours d’un laboratoire de recherche, qui a permis de les rendre plus accessibles, d’en améliorer la qualité. Maintenant, depuis deux ans, nous avons instauré une rencontre trimestrielle de deux à trois heures, avec des chercheurs de laboratoires présents sur le territoire métropolitain. Le principe : sur une thématique donnée, sont présentés deux-trois travaux de recherche et autant de projets portés par la métropole, l’idée étant de trouver des synergies, d’agir en commun en allant chercher ensemble des financements. Nous avons ainsi pu constater que des chercheurs qui travaillaient sur un certain nombre de sujets, nous permettaient d’avancer plus rapidement sur nos propres projets. Je pense notamment à l’anonymisation des données, un enjeu majeur pour une collectivité comme la nôtre, qui veut se positionner comme tiers de confiance y compris en la matière. Nous pouvons aussi, en sens inverse, être utiles à la recherche. Par exemple, une chercheuse de Liris INSA, qui travaillait sur cette problématique avait besoin de démarches plus opérationnelles. La présentation de ses travaux, lors d’une de nos rencontres trimestrielles, nous a convaincus de travailler avec elle. La prochaine rencontre, programmée en juin, devait porter sur l’IoT. Le chef du projet européen bIOTope fera une présentation à cette occasion tandis que des chercheurs seront conviés à présenter leurs travaux dans ce domaine. Nous participons par ailleurs aux Entretiens du Centre Jacques Cartier, qui se tiennent chaque année, alternativement à Lyon et à Montréal. Ils permettent d’échanger avec d’autres chercheurs. J’ajoute les Meetup, des soirées thématiques autour de la donnée, qui se déroulent au Tuba, en impliquant notamment des doctorants.

Sandrine Mathon : A Toulouse, nous sommes dans le même état d’esprit à l’égard du monde académique. Des liens ont été noués en particulier avec plusieurs laboratoires de l’Université Paul Sabatier, dont le Lass. Nous travaillons aussi sous d’autres modalités avec la COMUE, qui centralise la gouvernance des universités toulousaines, car elle aussi souhaite ouvrir ses données.

Une participante : Nous sommes à une Matinale de l’Atelier Energie et Territoires. Quelles données mettez-vous à disposition dans vos territoires respectifs en matière énergétique ? Et est-ce facile pour vous de mettre à disposition ce genre de données ? Autrement dit, y a-t-il des contraintes réglementaires ou des acteurs qui seraient réticents à jouer le jeu ?

Nathalie Vernus-Prost : La métropole de Lyon a défini un axe stratégique pour lequel elle mobilise beaucoup de ressources, dont précisément la valorisation de la donnée liée à l’énergie. Ce que nous faisons en matière de mobilité s’inscrit dans cet axe stratégique. Les ressources que nous mobilisons, ce sont nos experts – parmi lesquels une intégratrice, qui est en train d’appréhender la donnée énergie dans sa globalité (électricité, gaz, renouvelable…) en lien avec les autres flux (l’eau, par exemple). Elle monte en compétence à travers le projet européen Smarter Together que j’ai déjà évoqué. Pour les besoins de cette expérimentation et permettre à ses divers partenaires de la mener, nous nous chargeons de collecter et de diffuser les données en les centralisant sur la plateforme data.grandlyon.com

Dans un premier temps, cette ouverture est limitée aux divers partenaires du projet – la donnée est mise en circulation, mais pas accessible au grand public, de façon à nous laisser le temps de monter nous-mêmes en compétence, de définir les bons standards. Ce faisant, une vraie synergie s’est créée avec les partenaires, y compris les énergéticiens engagés dans le projet. J’ai le sentiment que nous progressons les uns et les autres, au même rythme. Jusqu’alors, les opérateurs de l’énergie n’étaient pas forcément enclins à diffuser ou ne serait-ce que faire circuler leurs données. Nous-mêmes progressons dans la manière d’appréhender la donnée. Smarter Together a donc été un projet enrichissant de ce point de vue.

Un autre projet devrait nous permettre de prendre encore un peu plus de hauteur : Lyon Living Lab (un intitulé provisoire). Il s’agit d’un démonstrateur d’Opérateur territorial de services urbains à haute performance environnementale. Il réunit là encore de grands opérateurs de l’énergie, français et même européens. Nous travaillons ensemble sur la manière de diffuser et rendre accessibles les données produites. Pour les besoins de ce projet, la métropole a cofinancé une étude avec la Caisse des Dépôts, impliquant d’autres métropoles. Pendant quelques mois, nous avons également échangé sur les données relatives à l’énergie, en faisant un point sur celles qui pouvaient être ouvertes et celles qui le seront suite aux derniers textes de loi qui ont été adoptés.

Nul doute que ces divers projets concourent à accélérer l’ouverture en acculturant les opérateurs de l’énergie à la démarche collaborative avec les collectivités et acteurs de leur territoire. Il apparaît d’ores et déjà clair que la donnée énergétique est un actif territorial à fort potentiel en termes de création de valeur et d’optimisation du système énergétique. C’est dire si nous souhaitons encourager cette ouverture à d’autres données, dont nous aurions besoin pour non seulement améliorer l’efficacité énergétique du territoire, mais aussi planifier l’aménagement, anticiper les besoins en termes de transports, de logements, etc.

Tout est mis en œuvre pour avancer en ce sens. On joint la parole aux actes en mobilisant jusqu’à des ressources humaines et financières. Pour ce qui concerne les données qui ne sont pas encore couvertes pas la loi – ie que leur détenteur n’ont donc pas obligation d’ouvrir – nous n’en continuerons pas moins à les convaincre de l’intérêt de les ouvrir sinon de les faire circuler auprès de partenaires, dans le cadre de projets concrets.

Norbert Friant : L’énergie est un enjeu majeur pour les territoires du Grand Ouest (nous sommes en déficit de production d’électricité par rapport à d’autres Régions). Je mettrai également en avant un projet concret pour témoigner de notre intérêt à valoriser la donnée énergétique. Il s’agit d’Open Energy Data. Un projet qui a démarré à partir d’une démarche de hacking de compteurs avec le concours d’habitants (c’était avant l’installation des compteurs Linky). Hacking qui était alors autorisé – il faut bien réagir, adapter sa consommation avant que la facture n’arrive… – et qui a permis d’agréger de la donnée, la collectivité assumant ce rôle de tiers de confiance qu’on évoquait tout à l’heure. Nous avons par ailleurs construit un réseau public d’objets connectés sur la base de la technologie Lora. Réseau qui a été depuis élargi à l’échelle des communes, pour gagner en taille critique. Naturellement, tout cela s’est fait en dialogue avec des opérateurs de l’énergie, pour avoir des outils de monitoring du territoire quasiment en temps réel. Force est aussi de constater une forte adhésion des habitants. Nous travaillons désormais dans la perspective de la diffusion du compteur Linky, en tirant profit de cette culture du collaboratif et du prototypage (cf le projet SMILE qui a vocation à faire du consommateur un acteur de l’énergie). Rien ne devrait empêcher l’utilisateur de concevoir son propre compteur, lui donnant une représentation significative et compréhensive, en temps réel, de sa consommation. L’énergie est aussi une affaire d’apprentissage et de pédagogie, qui passe, encore une fois, par la capacité des consommateurs à s’approprier les outils du numérique.

Philippe Labro : Merci à tous les trois de nous avoir fait sentir le fait que nous sommes au début d’une dynamique de convergence entre une pluralité d’acteurs qui apprennent à travailler et à collaborer ensemble, font l’apprentissage de la diffusion et la circulation des données à travers des projets d’autant plus concrets qu’ils sont territoriaux. Un message fort pour cette dernière Matinale du cycle consacré au Big Data et à la transition numérique.