Directeur général adjoint à la Stratégie, à la Performance et aux Nouveaux Services de l’Etablissement public d’aménagement (EPA) Paris-Saclay (ex-EPPS), Antoine du Souich est en charge de la mise en œuvre du projet Smart City qui offrira les services innovants et structurants essentiels à la vie économique, scientifique et résidentielle de ce territoire. A l’initiative du dossier de candidature de l’établissement à l’appel à projets TEPCV, il témoigne de l’intérêt de ce dispositif.

Comment l’EPA Paris-Saclay s’est-il retrouvé à répondre à l’appel à projets TEPCV ?

L’EPA Paris-Saclay était engagé depuis plusieurs années déjà dans des projets contribuant à la transition énergétique et au développement durable. L’OIN Paris-Saclay prévoit des opérations d’aménagement d’envergure, en particulier les deux ZAC du sud du Plateau de Saclay, représentant chacune un volume de constructions neuves de 850 000 m2 (dont les futurs bâtiments destinés aux grandes écoles – ENS Cachan, Centrale, etc. – ou aux laboratoires et centres R&D – dont celui d’EDF – appelés à rejoindre ce Plateau). Et ce, avec une particularité forte : des délais de réalisation très courts ! Tant et si bien que les réflexions stratégiques en matière d’aménagement ont dû être menées simultanément avec les décisions relatives aux lieux d’implantation des nouvelles constructions. Autrement dit, nous avons dû procéder dans un ordre différent de celui d’une opération d’aménagement normale. Mais ce fut un mal pour un bien puisque cela a permis de faire émerger une stratégie en matière énergétique, qui s’est directement nourrie de nos échanges avec l’Ecole centrale, l’ENS Cachan, EDF, etc. Ainsi, nous avons pu anticiper sur les possibilités de mutualisation entre les différents projets.

Très vite, cependant, nous avons éprouvé le besoin d’une pause, ne serait-ce que pour préciser les axes structurants de notre stratégie. Soit la démarche « Ecoterritoire », engagée en 2012-2013, que nous avons définie à travers des ateliers montés conjointement avec l’Université Paris-Saclay et les collectivités, avec la participation d’industriels, de scientifiques. Ces ateliers ont bien sûr porté sur l’énergie (la production, la distribution et les infrastructures) mais aussi les bâtiments (consommation d’énergie, Analyse de Cycle de Vie), les espaces ouverts (les espaces naturels, l’eau et la biodiversité), enfin, le métabolisme territorial (les déchets et les approvisionnements). Nous en sommes sortis avec des convictions fortes, à commencer par la nécessité d’une vision globale en termes de ville durable. Etant entendu que par « ville », nous entendons une agglomération ouverte sur des espaces agricoles et naturels (Paris-Saclay est un territoire qui a conservé une forte composante agricole, naturelle et forestière, pérennisée par la création d’une zone de protection (la ZPNAF). Quant au caractère « durable » de cette ville, il suppose justement de privilégier une vision systémique, qu’on a désormais coutume de présenter sous la forme d’une rosace figurant les six principaux objectifs, à savoir : 1) mettre en œuvre la transition énergétique ; 2) réduire l’impact des déplacements ; 3) concilier ville et nature ; 4) mettre en place l’économie circulaire ; 5) utiliser l’accélérateur numérique ; enfin, maîtrise le cycle de l’eau.

Plusieurs maîtres mots structurent désormais notre méthode pour parvenir à cette ville durable. D’abord, la sobriété quelle que soit la ressource : énergétique bien sûr (plutôt que de produire de l’énergie supplémentaire, commençons par éviter d’alourdir notre consommation autant que faire se peut, sans nuire cependant au confort des gens), mais aussi en eau ou en surfaces (agricoles, naturelles ou forestières). Ensuite, le caractère local des ressources : il s’agit aussi de tirer profit des opportunités du territoire, ce qui suppose de bien en connaître les ressources. Enfin, le smart grid, soit tout ce qui permet d’optimiser les flux énergétiques.

Quelle stratégie en a-t-il résulté ?

Une stratégie qui vise justement à constituer un smart grid multi-énergie dans une perspective de ville durable, avec le déploiement d’outils numériques destinés à faciliter l’accès à de nouveaux services. Elle se décline en objectifs à court/moyen et long termes en matière de mobilité, d’énergie, etc. Parmi les projets phare : un réseau de chaleur et de froid.

Il y avait donc une forte prédisposition de l’EPA Paris-Saclay à répondre à l’appel à projets…

Oui. Auparavant, il y eut le concours EcoCité que nous avions laissé passer. Non sans regret compte tenu des subventions qu’il assurait aux lauréats (plusieurs millions d’euros…). Echaudé par ce mauvais départ, nous avons donc veillé à répondre systématiquement aux appels à projets. C’est ainsi que nous avons été lauréats de « Ville de demain », un appel à projets lancé dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PAI) 2 ou encore de «  Démonstrateurs industriels pour la ville durable », sans oublier celui dédié aux TEPCV.

Qu’avez-vous mis en avant dans le dossier de candidature ?

Comme nous y étions invités à le faire, trois actions ont été mises en avant :

  • Les liaisons Plateau-Vallées, douces et cyclables (la financement permettra de couvrir l’aménagement d’une première liaison) ;
  • La plateforme ayant vocation à faciliter la conception des services numériques de la ville durable (en plus d’assurer l’open data qui permettra aux startuppers de développer des applications, elle favorisera l’inter-opérabilité des services, la mise en place d’une information voyageur multimodale…) ; le financement sera affecté à une première expérimentation en matière de stationnement et d’information voyageur multimodale ;
  • Enfin, une cartographie énergétique du territoire des consommations et des productions de façon à constituer une base de données, qui permette d’initier le projet de réseau électrique intelligent expérimental porté, dans le cadre d’un partenariat public-privé, par le consortium LiveGrid associant notamment l’Université Paris-Saclay (pour la coordination académique) et EDF (la coordination industrielle).

A considérer ces trois actions, on peut avoir l’impression d’être devant des choux et des carottes. En réalité, ce sont autant d’enjeux particuliers pour lesquels nous n’avions pas forcément de financement comme aménageur, soit parce que cela déborde les limites des ZAC, soit parce que cela touche à des enjeux de management, de gestion, mais qui, en réalité, s’inscrivent bien dans une stratégie intégrée. C’est la convention signée avec le ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, qui a déterminé ensuite la répartition des financements entre ces trois actions.

AET_16_02

Un mot sur la somme allouée (500 000 euros), que d’aucuns ont pu juger relativement dérisoire au regard des enjeux de grands territoires. N’est-ce pas le cas pour l’OIN Paris-Saclay ?

Non, je ne dirai pas cela. Cette somme est tout sauf anecdotique. En plus d’avoir un effet levier, elle permet, encore une fois, de financer des projets qui ne disposent pas de la moindre ligne budgétaire. Le simple fait de disposer d’un début de recettes en face des dépenses permet d’argumenter auprès de nos interlocuteurs dans la perspective d’un cofinancement. Certes, la Caisse des Dépôts assure déjà un rôle de facilitateur pour le financement d’études de faisabilité touchant à des expérimentations. Notre réseau de chaleur et de froid en a d’ailleurs bénéficié. Reste cependant toujours des projets qui ne bénéficient d’aucune subvention et que l’appel à projets TEPCV a justement permis de financer, fût-ce en partie.

Un mot sur la cérémonie avec Madame la ministre, que vous avez d’ailleurs vous-même vécue. Que dites-vous à ceux qui y ont vu d’abord une opération de communication ?

Je dirai que c’est effectivement de la communication, mais de la bonne communication ! Précisons qu’il y a eu deux séances photo, l’une suite à l’annonce des lauréats, l’autre à l’occasion de la signature de la convention. J’étais à la première. Je me suis pour ma part volontiers plié à l’exercice, sans y être obligé. Cela permettait de repartir avec autre chose qu’un simple fac-similé du chèque : une illustration visuelle de l’engagement du ministre en faveur des sujets que nous portons. Ce n’est pas anodin pour le ministre de s’afficher devant les porteurs de projets et donc un argument de poids dans nos discussions avec nos interlocuteurs du territoire.

Sauf que les TEPCV étaient censés nourrir une vitrine à l’occasion de la COP21. Or, il n’y a rien eu de cela…

A défaut de vitrine, les porteurs de projets TEPCV ont été invités à se rendre au Bourget. Et contrairement à ce qu’on a pu craindre, l’effet n’est pas retombé. Le ministère reste tout autant mobilisé. Pour preuve, la ministre a annoncé ce mercredi 20 janvier l’ouverture d’une nouvelle tranche de financement de 250 millions, en élargissant par ailleurs le nombre de TEPCV à 400. Naturellement, nous ne demanderons qu’à soumettre de nouvelles actions. Ce que prévoyait d’ailleurs le premier appel à projets, en distinguant les actions phares et celles qui pourraient être développées.

Mais avez-vous déjà eu un aperçu du premier montant ?

Oui, suite à la signature de la convention, nous avons, comme prévu, perçu 40% des 500 000 euros. Le solde nous sera versé sur présentation de factures. Pour l’heure, nous sommes en train de rédiger un appel à projet pour la réalisation de la plateforme numérique. Nous sommes par ailleurs en recherche de cofinancement pour la réalisation des liaisons plateau/vallées avec l’université mais aussi les collectivités.

D’aucuns, à commencer par Ariella Masboungi [membre du comité scientifique de l’Atelier Energie & Territoires], ont pointé l’absence de réflexion sur le projet urbain en lui-même. Vous sentez-vous concerné par cette objection ?

J’entends l’objection – de fait, tous les TEPCV sont loin d’avoir inscrit leurs actions dans un projet urbain -, mais je ne crois pas qu’elle nous concerne directement, dans la mesure où, par définition, nous sommes, en tant qu’aménageur, soucieux d’inscrire nos démarches dans un projet urbain. Comme je l’ai suggéré en réponse à votre première question, nous n’avons donc pas attendu l’appel à projets TEPCV pour élaborer une vision globale.

Certes, le projet n’a pas été présenté en tant que tel. Et comme les autres nous nous en sommes tenus à des actions. Mais c’est aussi la formulation de l’appel à projets qui voulait cela. Sans compter le temps dont nous disposions pour y répondre. Il est clair que ce n’est pas la temporalité dans laquelle s’inscrivait l’appel à projets, qui permettra de transformer la manière de faire la ville. Cependant, pour les territoires qui avaient une vision globale de leur projet urbain, il s’est révélé être une réelle opportunité.

Gardons à l’esprit que des projets qui participent à la transition énergétique dépassent largement l’échelle normale de l’aménagement urbain. Des actions menées à l’échelle d’un département ou de syndicat, pour ne pas être inscrite à l’échelle de villes, n’en restent pas moins déterminantes. Je pense aussi à tout ce qui est fait pour inciter à de nouveaux modes de consommation, de déplacement, de gestion des réseaux.

L’appel à projets TEPCV n’a-t-il pas – c’est une autre objection qui lui a été faite – produit un effet d’aubaine en contribuant à financer des actions qui auraient été de toute façon lancées ?

Cet effet d’aubaine était inévitable. Mais il ne saurait faire oublier la prise de risque qu’implique la transition énergétique pour les élus comme pour les entreprises. Le marché n’incite pas en l’état actuel à adopter des mesures vertueuses au plan énergétique. Dans le contexte économique et financier actuelle, toute démarche allant dans le sens de cette transition suppose donc un minimum de volontarisme. Qu’elle soit récompensée par des subventions et valorisée par des opérations de communication, cela ne me choque pas, au contraire. J’ai pu voir des élus heureux de pouvoir faire connaître leurs expériences, de faire état de leurs avancées et de leurs problématiques. De manière générale, et pour avoir été au cours d’une vie professionnelle antérieure, responsable de la tutelle des agences de l’eau, je suis convaincu que les enceintes qui permettent d’échanger entre des élus locaux et l’échelon national sont utiles. Avant de se poser la question de généraliser des mesures, autant se mettre à l’écoute de ceux qui essaient de faire bouger les choses.

Soit, mais l’appel à projets ne revient-il pas à récompenser indifféremment les «  militants » de longue date et ceux ayant un comportement plus opportuniste ?

Le fait est. Rappelons néanmoins que l’appel à projets a donné lieu à une sélection des dossiers, qui ont été répartis entre trois catégories : les lauréats, qui bénéficieront des 500 000 euros ; les territoires à énergie positive en devenir, qui bénéficieront d’un accompagnement des services de l’Etat ; enfin, les actions ponctuelles, qui seront orientées vers les dispositifs d’aides existants. Si des dossiers opportunistes subsistent dans la première catégorie, la sélection a permis de mettre davantage en avant les plus « militants ». Rappelons encore que l’appel à projets a permis de renforcer l’effet réseau en permettant aux participants de se faire connaître mais aussi de savoir ce qui se passait sur d’autres territoires. Tout cela est propice à une émulation et, comme on peut l’espérer, à la conversion d’opportunistes en militants.

Cela vous a-t-il permis de découvrir d’autres expériences ?

Oui et, au-delà, d’entendre les préoccupations des élus, de mesurer leur degré d’implication.

En sens inverse et au vu de tout ce que vous aviez déjà engagé, quelle était la valeur ajoutée de l’appel à projets TEPCV ?

Elle est évidente pour nous : remobiliser les diverses parties prenantes des projets que nous avions arrêtés. En temps normal, cela demande toujours beaucoup d’énergie, si je puis dire, pour parvenir déjà au quart de ce qu’on avait prévu, sans renoncer, bien sûr, à aller au bout. Que voulez-vous, la gestion de l’immédiat est déjà suffisamment difficile pour que le court terme puisse apparaître comme du lointain ! Un projet a beau être phasé, chaque partie prenante ne fait que ce qu’elle est capable de faire suivant ses propres contraintes ou ses temporalités. Aussi déterminée et volontaire soit-elle, une collectivité, en particulier, est soumise aux contraintes des échéances électorales. Si donc l’appel à projets TEPCV a un mérite, c’est bien celui-là : remobiliser les parties prenantes. Cela a été particulièrement le cas pour le réseau de chaleur et de froid, un projet emblématique s’il en est. Il nous a permis de mettre noir sur blanc la vision des parties prenantes, qui, pour être partagée, n’en demandait pas moins d’être réaffirmée, en particulier de la part de l’Etat dans ses différentes composantes.

Un facteur de mobilisation donc, des parties prenantes. Y compris de l’Etat ?

Oui. Et de ce point de vue, le TEPCV a eu une conséquence favorable inattendue pour notre projet de réseau de chaleur et de froid. Jusqu’alors, celui-ci avait été clairement soutenu par le préfet de Région et donc mis à l’étude – ce qui signifiait qu’en même temps que nous le développions, nous devions prouver sa pertinence. Nous étions arrivés au bout de la démonstration un peu avant l’appel à projets, avec un avis favorable du commissariat général à l’investissement. Mais subsistaient des questionnements du côté du Ministère quant à la capacité juridique d’un établissement public d’aménagement à porter un tel projet. Lors de l’examen par le Sénat de la loi sur la transition énergétique, la ministre a donc fait adopter un amendement autorisant les établissements publics d’aménagement à porter la réalisation de réseaux de chaleur. Pour cela, elle a invoqué l’inscription de notre réseau de chaleur dans le cadre du TEPCV.

Voilà effectivement un effet secondaire et plus que positif de ce dispositif…

Oui, une juste évaluation de l’appel à projets devrait prendre en compte ce type d’effets secondaire, comme vous dites ! Un autre motif m’incline à y voir une démarche digne d’intérêt : elle a été l’occasion d’un extraordinaire recensement de projets énergétiques. Certes, certains ont, encore une fois, clairement bénéficié d’un effet d’aubaine. Mais pour d’autres, il aura permis de surmonter des écueils, des situations de blocages ou de re-mobiliser les parties prenantes, de faire remonter au niveau ministériel des difficultés rencontrées sur le terrain.