Suite et fin de nos échos à la Matinale inaugurale du 15 avril dernier, à travers l’entretien avec Ghislain De Pierrefeu, Senior Manager chez Solucom. Il revient sur la méthode et les principaux enseignements de l’étude menée sur le thème « Big Data dans l’énergie d’ici 2020 ». Lesquels peuvent se résumer ainsi : il a y urgence à comprendre la transition numérique et à agir dans une logique de « coopétition », entre opérateurs historiques et start-up, sous la houlette des collectivités, à commencer par les métropoles.

Un mot pour commencer sur la diversité des experts du numérique ou de l’énergie que vous avez sollicités pour les besoins de cette étude sur les « Big Data dans l’énergie d’ici 2020 »

Cette étude, menée dans le cadre du réseau Agrion, s’est nourrie de la TaskForce Agrion construite pour l’occasion, mais aussi d’échanges que nous avions organisés lors d’un atelier sur la valorisation de la donnée numérique dans le secteur de l’énergie. Nous avions réuni des énergéticiens qui avaient de vraies interrogations au sujet des Big Data, et des startuppers, qui proposaient des solutions innovantes, de façon à les faire débattre sur leurs relations réciproques : étaient-ils condamnés à être concurrents ou, au contraire, partenaires, fût-ce dans une logique de « coopétition » ? Telle était la question que nous souhaitions mettre sur la table en faisant en sorte que les parties concernées se rencontrent vraiment.

Aviez-vous pu constater une distorsion dans la manière d’appréhender l’enjeu des Big Data entre les opérateurs historiques de l’énergie, d’une part, et les start-ups, d’autre part ? Ou ces acteurs avaient-ils la même conscience du défi, indépendamment de leur positionnement sur la chaîne de valeur ?

A l’évidence, il y avait un hiatus que nous avions déjà eu l’occasion de constater : les énergiticiens étaient, certes, lucides quant au fait qu’il y avait un vrai sujet autour de la donnée, mais ils n’avaient pas tous saisi à quel point cela pouvait impacter leur modèle d’affaires ou tout simplement leur fonctionnement. Ces opérateurs avaient l’habitude de faire seuls ou de se positionner comme chefs de file, mais pas forcément de s’associer, de coopérer avec d’autres acteurs, y compris déjà ou potentiellement concurrents. Une différence notable avec ce qu’on pouvait observer dans d’autres secteurs comme l’automobile ou les transports, dont les acteurs historiques n’hésitent pas à s’associer à des start-ups. Notre volonté était donc de provoquer un électrochoc, si je puis dire, non pas pour le plaisir d’un débat contradictoire, mais au contraire pour que ces acteurs qui se méconnaissent, se rencontrent et se parlent. A dessein, donc, nous les avions réunis dans une même salle pour faire entendre aux énergéticiens les témoignages concrets d’acteurs comme, par exemple, Fred Potter (Netatmo), qui a livré sa vision sur le potentiel des thermostats connectés. Les énergéticiens présents dans la salle (EDF, Engie, Total…) pouvaient ainsi prendre la mesure des potentialités offertes par le croisement des transitions énergétique et numérique et la rapidité avec laquelle un acteur, plus petit mais peut-être aussi plus agile, avait été capable de mieux comprendre les attentes des utilisateurs. Ce faisant, les Startuppers battaient en brèche le discours de ceux enclins à mettre en avant les obstacles et autres difficultés à la conduite du changement pour justifier leur propre inertie.

A travers cet atelier, cherchiez-vous à bousculer aussi l’idée selon laquelle les gagnants de la transition « énergitico-digitale » seraient les nouveaux entrants, au détriment des acteurs historiques ?

Oui, les énergéticiens y ont toute leur place moyennant davantage de lucidité et une inscription dans cette logique de coopétition que j’évoquais. Des spécialistes de l’innovation l’ont bien montré, et des startuppers l’ont bien compris : les Big Data permettent de mieux cibler les besoins des utilisateurs sans altérer la sécurité de l’information. Mais cela ne suffit pas. Pour construire une offre énergétique, quelle qu’elle soit, il y a besoin d’un savoir-faire en matière de valorisation des données, mais aussi d’une bonne compréhension du cœur des métiers de l’énergie. Pas plus que le digital ne résout tous les problèmes, un même acteur ne peut prétendre tout faire. Il convient de mutualiser les compétences et les données. J’ajoute qu’il faut aussi rester au contact des usagers, des clients. De ce point de vue, les énergéticiens historiques ont un avantage par rapport aux start-ups : leurs réseaux leur assurent une relation de proximité avec ces derniers. A travers ne serait-ce que les interventions de leurs équipes terrain, ils ont un contact privilégié et pour tout dire humain. Or, c’est à mon sens la martingale du futur même à l’heure, surtout à l’heure, serais-je tenté de dire, de la transition numérique. Du reste, La Poste l’a bien compris avec ses projets Facteo : tout en prenant le virage du digital, pour répondre à l’abaissement des envois de courriers, elle valorise le contact humain et quotidien de ses facteurs avec l’ensemble de la population.

Ce qui se vérifie dans le domaine postal vaut-il dans le domaine de l’énergie ?

Oui. Le mariage entre digital et le contact humain, au quotidien, est aussi la voie d’avenir des énergéticiens. Comme La Poste, ils peuvent capitaliser sur leur sens reconnu du service au client et le fait de remplir des missions d’intérêt général, tout en s’alliant aux start-ups pour bénéficier de leur capacité et agilité dans le domaine du digital.

En soulignant comme vous le faites l’importance de ce contact humain, de proximité, n’êtes-vous pas en train de restaurer aussi l’importance de la dimension territoriale en matière d’énergie ? Si oui, n’est-ce pas un paradoxe compte tenu de la propension du digital à basculer dans des rapports plus virtuels ?

La logique de proximité avec le client que j’évoquais n’exclut pas une organisation virtuelle. Si la logique territoriale fait sens, c’est, selon moi, davantage comme un catalyseur d’innovation. Pour le dire autrement, je crois davantage aux changements découlant de dynamiques territoriales qu’à ceux introduits par des réformes législatives. A peine sont-elles adoptées et appliquées, qu’elles sont le plus souvent déjà dépassées. Voyez le temps qui a été nécessaire à la Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte et à son application. Surtout, à peine ses décrets d’application seront publiés, elle sera dépassée tant les changements sont rapides aussi bien en matière de transition énergétique que de transition numérique. D’ailleurs, ce que j’ai dit de la loi sur la transition énergétique vaut aussi pour la loi pour une République Numérique en cours d’examen. Des projets de loi (la Loi dite Macron 2 dans son volet dynamisation de l’économie par le numérique) que nous avions évoqués dans notre étude, ne sont déjà plus d’actualité. Certes, le législateur a le mérite de se saisir de la question, mais le processus d’élaboration des lois engage dans des cycles trop longs pour répondre aux bouleversements introduits par le digital.

Si, donc, c’est du côté des territoires qu’il faut envisager les dynamiques d’innovation, quelle échelle vous paraît-elle la plus pertinente ?

Force est de constater que les vraies initiatives s’observent au niveau de métropoles et de villes particulièrement dynamiques. Ces initiatives contribuent, à la faveur de la création d’une plateforme numérique et du smart grid, à un rapprochement entre start-ups et des entreprises déjà installées au titre d’une délégation de services publiques ou autre. Sans doute faut-il voir dans ces initiatives territoriales une conséquence du contexte de décentralisation et de l’affirmation des métropoles. Certes, toutes les initiatives ne sont pas concluantes, mais au moins a-t-on pris la mesure de la nécessité de procéder à ce rapprochement entre diverses parties prenantes qui jusqu’ici se méconnaissaient, et ce, pour un meilleur partage des données, aussi bien publiques que privées.

Vous soulignez l’intérêt de ces initiatives menées dans le cadre métropolitain et de certaines villes. Mais que diriez-vous à ceux qui craignent une démultiplication de ces initiatives, sans cohérence les unes par rapport aux autres ?

Je ne partage tout simplement pas cette crainte. Bien au contraire. C’est de ce fourmillement que germeront des solutions d’avenir pour le secteur de l’énergie (comme pour d’autres). Pour l’heure, nous n’avons pas encore de garanties quant au fait que la digitalisation du secteur de l’énergie va créer plus de valeur. Nous en sommes réduits à des hypothèses sinon des intuitions.

Ce qui m’interroge davantage, c’est la manière toute théorique pour ne pas dire monolithique, avec laquelle on appréhende les plateformes numériques. Au prétexte de l’Open Data, on considère qu’il suffit de rendre accessible l’ensemble des données des acteurs, publics et privés, avec la promesse qu’il en résultera de la valorisation économique. C’est à mon sens une solution de facilité et pour tout dire une vision d’ingénieur. Plutôt que de mettre à disposition toutes les données, mais sans la moindre idée de ce qu’on peut en faire, la bonne solution consiste à faire d’abord réfléchir les énergéticiens historiques et les start-ups, mais aussi les chercheurs en sciences sociales et humaines, les élus et les citoyens sur des cas d’usage. Inutile d’ailleurs de construire des plateformes pour traiter de ces cas d’usage, les données les plus utiles étant déjà disponibles ici et là. Bien souvent, les métropoles oublient de se poser la question des cas d’usages ; elles lancent des oukases à leurs délégations de services publics pour qu’elles mettent à disposition toutes leurs données sur un serveur. Encore une fois, ce n’est pas la meilleure façon de faire.

Mais dès lors qu’il s’agit de travailler sur des cas d’usage, dans quelle mesure cela n’oblige-t-il pas les territoires à répondre aux besoins aussi bien de leurs résidents que de simples usagers à commencer par les actifs qui ne font qu’y travailler sans y vivre ? Pour le dire autrement, cela ne contraint-il pas à porter son attention au-delà des seuls administrés et à manipuler des données relatives à des usages qui débordent très largement le territoire ? Données auxquelles, notons-le au passage, ceux-ci n’ont pas forcément accès…

Il me semble que la question n’a pas attendu la transition numérique pour être posée. Elle est déjà au cœur de l’approche en termes de bassins de vie, lesquels, par définition, débordent les limites administratives de collectivités, y compris de métropoles. Toujours est-il que c’est bien ainsi qu’il convient de procéder : à partir du moment où on travaille sur les cas d’usages, on réfléchit par types de population, résidente ou pas, en travaillant en mode design thinking avec les personnes concernées.
Cela étant dit, les cas d’usages en matière d’énergie concernent pour l’essentiel des problématiques de réduction de consommation d’électricité (pour s’éclairer, se chauffer et alimenter ses équipements) et donc des situations de résidents, davantage en tout cas que dans le domaine des transports, qui concernent aussi bien des habitants que des personnes en transit. Selon les cas d’usage identifiés, il s’agira donc de constituer des panels avec des proportions variables de résidents et de non résidents.

Vous avez souligné l’intérêt pour ne pas dire la nécessité d’un rapprochement entre grands opérateurs et start-ups, tout en reconnaissant un rôle aux collectivités territoriales. Quelle conclusion en tirez-vous en termes de gouvernance ? La double transition énergétique et numérique en implique-t-elle une nouvelle ? Si oui, en quoi consiste-t-elle ?

Oui, la gouvernance est un enjeu clé. Je ne crois pas beaucoup à la logique du tiers de confiance qui serait incarné par encore une nouvelle couche, un nouvel acteur. Selon moi, ce rôle doit être assumé par la collectivité elle-même. Après tout, ses représentants sont élus pour garantir l’intérêt général et protéger leurs administrés dans l’ensemble des domaines, y compris numérique. Rien n’empêchant, ensuite, la collectivité de sous-traiter la gestion des aspects plus techniques de cette gouvernance. Mais c’est à elle de créer les conditions du succès, de veiller à ce que cela fonctionne, en prenant les questions dans le bon ordre.

Et l’Etat ? Vous avez pointé les limites du processus législatif. Mais qu’en est-il de l’administration centrale dont votre étude souligne les capacités d’adaptation voire l’avance, comparé à d’autres grandes organisations publiques ou privées… ? N’a-t-elle pas su se saisir des enjeux de la transition numérique ?

Oui, effectivement. Autant l’Etat législateur peine à comprendre les enjeux du virage numérique – il fait de l’Open Data son cheval de bataille, mais sans prendre la mesure des difficultés que sa mise en œuvre implique ne serait-ce qu’au regard de la protection des données, du droit de propriété intellectuelle des entreprises et de la viabilité de leur business – autant l’administration centrale assume parfaitement un rôle moteur : on le voit à travers la dynamique impulsée autour de la French Tech, mais aussi le processus de modernisation de l’administration porté par la SGMAP. ETALAB, en particulier, a su enclencher une dynamique positive tant au plan national qu’à l’échelle des Régions (voir l’hackathon organisé récemment en Bretagne sur la mise à disposition des données relatives à la commande publique (pour en savoir plus ; pour y accéder, cliquer ici)

En sous-titre de votre étude sur les Big Data dans l’énergie, il est précisé « d’ici à 2020 ». Cela fait penser a priori à ces rapports de prospective qui nous projettent dans un futur relativement lointain. Or, 2020, c’est dans à peine quatre ans… Vous-même cherchiez-vous à être dans la veine de ces rapports de prospective ou, au contraire, à nous alerter sur l’imminence des changements ?

En fait, nous avions cette double attention. Au-delà du caractère accrocheur du sous-titre, nous souhaitions aussi provoquer une prise de conscience quant au caractère rapide et profonde de l’accélération du monde, sous l’effet de la transition numérique. Dans le secteur de l’énergie comme dans d’autres où des acteurs, qui étaient encore puissants hier, ont vu leur marge fondre au profit de nouveaux entrants ayant su mieux tirer profiter du digital. Là où on se croit protégé compte tenu de l’importance des investissements à consentir dans les infrastructures, les choses peuvent basculer rapidement. Il y a donc urgence à comprendre et à agir. C’est le sens du « d’ici à 2020 ».