Cofondateur et délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING), Daniel Kaplan a très largement contribué depuis les années 90 au développement de l’Internet en France comme dans le monde. Auteur de plusieurs ouvrages et rapports sur différentes thématiques au prisme de l’internet et du numérique (la mobilité, l’e-education, le commerce, les villes de demain,…), il participe au Conseil National du Numérique (CNNum). Le vendredi 15 avril 2016, il était auditionné sur le thème «  Transition énergétique et transition numérique : croisement ou convergence ? » dans le cadre de la Matinale inaugurale du nouveau cycle de travaux de l’Atelier Energie & Territoires ( « Big Data et énergie »), aux côtés de Ghislain de Pierrefeu et de Gilles Rougon. Il a bien voulu revenir sur différentes problématiques abordées à cette occasion.

Si vous deviez, pour commencer, rappeler la vocation de la FING…

La FING est une association loi 1901, créée en 2000 et dont les missions sont depuis lors restées à peu près les mêmes : produire et partager des idées neuves et actionnables pour anticiper les transformations numériques. Et ce, avec une conviction : une transformation induite par un ensemble de technologies n’écrit pas l’avenir à la place des acteurs.

Comment procédez-vous ?

S’il fallait caractériser la FING au regard de pratiques existantes, je dirais qu’elle est tout à la fois un outil de prospective, un Think Tank et un Do Tank. Un outil de prospective, d’abord, au sens où nous cherchons à dégager les bonnes questions auxquelles les acteurs – publics, privés, associatifs… – devront répondre. Un Think Tank, ensuite, qui ne produit cependant pas de recommandations en matière de politiques publiques, mais des pistes pour l’action innovante, dont pourront se saisir les acteurs quels qu’ils soient. Pour mémoire, la FING a été le creuset de la 27e Région – ce dont je ne suis pas peu fier – une organisation désormais indépendante qui travaille sur l’innovation publique en impliquant les agents comme les usagers.

Enfin, un Do Tank, dans la mesure où la FING a aussi vocation à susciter de l’action, du changement, à partir d’une approche éco-systémique, consistant à privilégier des thématiques qui impliquent non pas un seul et même acteur, mais une pluralité d’acteurs, encore une fois aussi bien publics que privés ou associatifs, pour faire jouer un effet levier. C’est dans cet esprit que nous avons abordé la question de l’Open Data, dès 2008-9, suite à un premier travail sur la « ville 2.0 ». En 2010, nous travaillions sur le thème des FabLab en 2010. Depuis 2012, nous menons le projet MesInfos, qui vise à ouvrir une réflexion sur le Self Data, soit le retour des données personnelles vers les individus qui les concernent, pour leurs propres usages.

Sur quel modèle économique vous appuyez-vous vous-mêmes ?

La FING compte aujourd’hui une quinzaine de salariés. Elle se finance grâce à plusieurs sources : les cotisations de ses adhérents et de quelques grands partenaires et, surtout, les financements publics et privés qu’elle obtient pour les projets définis avec ses adhérents et ses administrateurs (la FING ne réalise pas de prestations à proprement parler). Je précise que nous avons pour règle de rendre publics les résultats de nos travaux, en les mettant gracieusement à disposition (on retrouve là la vocation Think Tank de la FING).

Encore un mot sur l’année de création de la FING (l’an 2000) qui est tout sauf anodine : elle correspond à l’éclatement de la première bulle spéculative autour de ce qu’il était convenu d’appeler les start-ups. Quel regard posez-vous sur l’actuel regain d’intérêt suscité par cet entrepreneuriat innovant, sur fond de transition numérique ?

A la fin des années 90, les propositions concernaient encore pour l’essentiel l’accès au réseau internet, la création de sites web ou la numérisation du commerce. Autant de choses qui se sont aujourd’hui très largement banalisées. Assistons-nous à un phénomène start-up plus massif qu’il y a quinze ans ? Probablement que oui. Mais l’innovation est actuellement davantage centrée sur la transformation de modèle d’affaire que sur la seule numérisation d’un service existant. Et ce, sur fond d’émergence de nouvelles formes d’entrepreneuriat, qui revendiquent une dimension sociétale. Je ne suis donc pas certain que ce à quoi on assiste à travers le développement de start-ups soit réductible à une bulle spéculative.

Gardons cependant à l’esprit que la multiplication actuelle de start-ups est aussi le résultat d’une injonction très forte faite aux chercheurs de valoriser la recherche ou aux étudiants et jeunes professionnels de créer leur propre entreprise. Pourquoi pas. Mais gare cependant à une glorification excessive des start-ups. Elles ne sont pas les seuls agents du changement. Et quand c’est le cas, dans tel ou tel domaine, c’est souvent au prix d’une captation de la valeur au détriment d’autres acteurs aussi bien privés que publics (cf les stratégies de contournement des systèmes fiscaux), voire des utilisateurs eux-mêmes. Ce n’est pas un jeu où tout le monde a à y gagner.

Est-ce le positionnement de la FING, au carrefour de la sphère publique et privée, du monde de la recherche, de l’action publique et de l’entreprise, qui vous amène à poser un regard aussi mesuré sur le pouvoir des start-up ?

Très certainement. A force de nous intéresser aux dynamiques d’innovation, nous avons acquis la conviction que celles-ci sont rarement portées par une seule et même catégorie d’acteurs, mais une diversité de parties prenantes, publiques et privées, à vocation commerciale ou non, anciens et nouveaux. L’étonnant, ce n’est pas que nous relativisions la capacité des start-ups à changer le monde à elles toutes seules, mais plutôt que d’autres leur attribuent un tel pouvoir ! Nous aimons les innovateurs et les entrepreneurs, nous explorons tout le temps l’innovation de rupture, mais nous regardons plus large.

Comment vous êtes-vous saisi des problématiques des Big Data ?

Nous avons commencé à travailler sur l’Open Data dès l’année 2008. Nous n’étions pas tout à fait les premiers à le faire. Déjà, l’association Regards Citoyens interpellait les citoyens et les pouvoirs publics sur l’enjeu de la transparence en matière de données numériques. A juste titre, elles attiraient l’attention sur le fait que ces données pouvaient trouver bien d’autres usages que ceux pour lesquels elles avaient été produites. A la transparence démocratique, nous avons cependant ajouté deux autres enjeux, moins présents dans les débats de l’époque.

D’une part, l’enjeu de connaissance : la donnée numérique est utile pour produire de la connaissance scientifique ou autre. D’autre part, un enjeu pour l’innovation : cette même donnée est une matière première, un « actif » grâce auquel peuvent se créer de la valeur d’usage et de la valeur économique, avec tout ce que cela implique quant aux modalités de son partage entre les diverses parties prenantes.

Comment vous y-êtes vous pris pour mettre ces enjeux dans l’agenda de l’action publique comme de la recherche ?

Nous avons donc commencé à travailler sur « l’offre » de données publiques, en particulier avec les collectivités territoriales. Quand nous avons eu la conviction que le mouvement était engagé, nous avons aidé certaines collectivités à créer leur association (Open Data France), puis nous sommes intéressés à la demande. Notre programme Infolabs cherche à développer une « culture de la donnée » dans les territoires, chez les acteurs publics et dans les entreprises.

Ensuite, nous nous sommes saisis, à partir des années 2011-12, de la question des données personnelles. L’accumulation massive, par les entreprises, de données personnelles et de capacités de les traiter, pose aujourd’hui deux types de problèmes.

Le premier, clairement identifié depuis plusieurs décennies, concerne la vie privée des gens et plus largement, leur « autodétermination informationnelle », c’est-à-dire leur capacité à prendre leurs décisions de manière libre, autonome et informée.

L’autre tient à une asymétrie de connaissances et de capacités de plus en plus grande entre entreprises et consommateurs. Cette asymétrie produit de l’incompréhension, voire de la défiance – les indices de confiance des consommateurs vis-à-vis des entreprises (comme des institutions) baissent constamment – et pourrait finir par tout bloquer. Elle finit par se retourner contre l’objectif initial : le One to One Marketing, au nom duquel les entreprises ont commencé à accumuler des données personnelles, visait à recréer, dans le commerce de masse, la qualité de relation qui caractérisait le petit commerce de proximité. L’objectif était avant tout la fidélité des consommateurs. On en est loin ! Au contraire, la personnalisation appuyée sur des données de plus en plus « big » produit de l’opacité, des tarifs et des gammes difficiles à comprendre, des intrusions de plus en plus troublantes dans la vie privée, un service clients de plus en plus déshumanisé…

Les Big Data ne constituent donc pas seulement un problème éthique pour les citoyens. Nous pensons que, mal pensée, leur exploitation peut être nuisible pour les entreprises elles-mêmes. En s’investissant sans réfléchir dans ce domaine, elles sont en train de s’interdire toutes sortes de possibilités, faute de partager réellement avec leurs clients ou usagers.

Est-ce en réponse à ces constats et questionnements que vous avez mis en place MesInfos ?

Oui. Et c’est aussi pour cela que ce projet n’est pas tourné vers les Big Data, mais vers ce que nous appelons les Self Data. Il s’agit de retourner la perspective en pensant à ce que chacun pourrait faire d’utile ou d’intéressant à partir de ses propres données personnelles. Concrètement, il s’agit de permettre à tout un chacun de disposer des données le concernant (ses opérations bancaires, ses achats, ses déplacements, ses communications…), de façon à mieux se connaître, à mieux se situer dans son environnement (géographique, professionnel, amical, de consommation…), à mieux évaluer ses décisions passées et à prendre de meilleurs décisions pour l’avenir. Chacun disposerait donc de son propre « système d’information », enrichi en permanence des nouvelles données induites par leurs activités. Naturellement, il ne s’agit pas de s’opposer aux systèmes d’information des entreprises, mais de construire une relation plus équilibrée avec elles. Nous restons également dans la logique de l’Open Data : le partage de la donnée entre les entreprises et les individus qu’elles concernent peut créer une situation plus bénéfique pour tous. Le projet MesInfos a déjà donné lieu à des expérimentations en 2013-2014, et engage en 2016 une phase « pilote » avec plusieurs grandes entreprises, parmi lesquelles la Maif et EDF.

A vous entendre, vous n’êtes donc pas hostiles aux Big Data, mais aux visions qui peuvent sous-tendre leur exploitation ?

Oui. Il n’y aurait pas de sens à être hostile par principe à l’exploitation de données et empêcher d’en faire un support de connaissance. Ce qui, en revanche, est problématique est cette nouvelle marche dans l’aggravation de l’asymétrie que j’évoquais, entre individus et organisations, mais aussi entre différentes organisations. Force est en effet de constater que la capacité à traiter une masse de données devient un facteur décisif pour emporter des marchés, quel que soit le niveau de compétences dans les autres domaines concernés : Orange a remporté un marché de construction d’un campus universitaire, IBM un marché de gestion de l’eau à Malte… Dans un cas comme dans l’autre, ces entreprises ont su mettre en avant leur expertise et savoir-faire dans le traitement de données numériques, et donc l’optimisation de la gestion d’équipements.

En disant cela, je ne suis pas en train de dénoncer l’arrivée de nouveaux venus sur des marchés classiques. J’attire juste l’attention sur le fait que le Big Data est un outil de pouvoir économique et politique. Elles font basculer du pouvoir vers ceux qui disposent des données et qui savent les exploiter, vite et à grande échelle. Elles expriment plus aisément certaines logiques que d’autres – et bien sûr, elles préfèrent ce qui se quantifie à ce que ni se quantifie pas. Il y a donc un vrai enjeu politique, totalement euphémisé aujourd’hui. A entendre les promoteurs des Big Data, celles-ci permettraient de rendre tout plus intelligent : la ville, les transports, nos bâtiments,… Et l’intelligence se suffirait à elle-même pour que tout aille mieux, sans conflit d’intérêts ni d’objectifs. Tout se réduirait à des questions de management et d’optimisation, rendant du même coup moins utile voire inutile les délibérations qui sont au cœur de la vie démocratique.

Voulez-vous signifier que de Big Data à Big Brother, il n’y aurait qu’un pas…

Naturellement, le rapprochement est tentant. Certes ce risque existe (pensons aux applications de « sécurité prédictives » telles que Predpol), mais c’est réduire, me semble-t-il, les termes du débat. En réalité, chacun des acteurs cherche à être dans une position où, grâce aux données, il n’aurait plus besoin de négocier. Cette aspiration se retrouve dans le fantasme des premières incarnations de smart cities : elles reposent sur des systèmes censés avoir réponse à tout, rendant par conséquent inutile de délibérer, de débattre. Voyez comment la fonction même de maire est escamotée dans les premiers projets de smart cities ! Si on y évoque la vie démocratique c’est sous la forme d’un secteur parmi d’autres : les transports, l’énergie, l’éducation, la démocratie, l’eau, la sécurité…

Loin de moi de penser que les promoteurs de telles smart cities visent à remettre en cause la démocratie. Ils sont juste prisonniers d’une vision technologique, développée à partir des compétences légitimes qu’ils pensent être les leurs. S’ils n’excluent pas de faire évoluer le système, c’est sur le mode du machine learning avec, cependant, toujours cette même croyance : la possibilité de sortir des débats contradictoires sans fin et de permettre ainsi aux gens de vivre, enfin, en harmonie. Le principe d’une gouvernance subsiste bien au cœur de la smart city, mais elle est envisagée sur un plan purement technique : on s’en remet à des prestataires de services qui s’occuperaient de gérer le moindre aspect de la vie urbaine, de l’énergie aux transports, en passant par la gestion de l’eau et jusques et y compris la participation de la société civile.

Bref, ce qui à nos yeux fait problème, ce n’est pas tant les Big Data, que la propension des approches qui en sont proposées à euphémiser les enjeux de pouvoir et de captation de valeur.

En vous écoutant, nous trotte dans la tête la notion d’empowerment. La faites-vous vôtre pour justifier votre regard critique de certaines visions des Big Data ?

(Sourire). Oui. Il se trouve qu’elle s’est imposée à nous au terme de la réflexion collective que nous avons menée au sein de la FING pour expliciter nos valeurs. Jusqu’ici, parce que nous n’avions pas vocation a priori à représenter quel qu’intérêt que ce soit, mais, comme je l’ai indiqué, à fédérer une pluralité d’acteurs autour des enjeux de la transition numérique, nous n’avions pas jugé utile de nous livrer à cet exercice. L’expression clé qui en est ressorti, qui nous paraissait le mieux résumer la finalité de nos activités, c’est précisément la notion d’empowerment. Dans cette perspective, les Big Data n’ont donc d’intérêt, selon nous, que dans la mesure où ils accroissent aussi les possibilités de tout un chacun de formuler et de réaliser ses projets.

Encore un mot sur l’Open Data que vous avez manifestement fait vôtre plus volontiers que les Big Data. Cette expression n’induit-elle pas en erreur de la même façon que l’Open Innovation : pas plus que celle-ci n’implique une innovation ouverte à tous les vents, mais repose sur des contractualisation entre diverses parties prenantes, n’excluant pas des clauses de confidentialité, l’Open Data ne passe pas systématiquement par un accès libre à toutes sortes de données…

Non, je ne vous suivrai pas dans ce parallèle. L’Open Data, telle que définie par la Loi et les directives européennes, implique bien l’accès (globalement) libre aux données produites par les administrations publiques.

Certes, demeure cette querelle incessante autour des licences. Je ne l’ignore pas. Mais ce n’est pas l’enjeu majeur. Plus problématiques sont les situations de blocage entretenues par des opérateurs de service public, publics comme privés, au prétexte qu’ils seraient soumis à la concurrence – ce qui n’est pas tout à fait le cas en général. C’est flagrant dans le domaine de la mobilité, qui est certainement l’un de ceux qui pourraient le plus bénéficier d’un partage de données entre acteurs, mais où presque tout est bloqué depuis des décennies.

Cela dit, le cadre législatif, en France, est plus que favorable au développement de l’Open Data. Les données produites par un acteur public doivent être mises à disposition à des coûts qui ne dépassent pas celui de cette mise à disposition. La question des licences ne fait souvent que pointer, outre un risque d’abus dans l’exploitation de données produites par d’autres, ce coût de mise à disposition pour l’opérateur qui les a produites – coût qui ne devient significatif que pour des données en temps réel, ou fortement travaillées pour l’occasion, ou très demandées au point d’exiger des investissements pour renforcer les infrastructures serveurs. Cette question légitime ne remet pas cependant en cause le principe de l’Open Data.

Il me paraît important d’insister sur la différence entre Big Data – une manière de rassembler des données massives pour nourrir des calculs statistiques qui nécessitent des compétences et des ressources dédiées, de façon à repérer des phénomènes, des tendances, et à s’y adapter de manière aussi anticipée que possible – et l’Open Data, qui ne fait que définir les modalités de mise à disposition de données publiques et non nominatives, charge aux bénéficiaires de se doter des moyens de les exploiter au mieux.

Si difficulté il y a, elle tient au fait que trop peu d’acteurs ont la culture des données numériques et savent les exploiter. De là, notre programme InfoLab à travers lequel nous créons, importons ou co-designons des méthodes pour développer cette culture, et nous allons jusqu’à aider la création de structures ad hoc, telles que la Coop Infolab à Grenoble.

A vous entendre, le contexte français est somme toute favorable…

Oui. Une réalité sur laquelle les Français n’insistent pas assez, habitués qu’ils sont peut-être à ne voir que ce qui ne va pas. Mais notre pays est relativement en avance dans le domaine de l’Open Data. Au niveau de l’administration centrale, EtaLab fait un travail remarquable et souvent précurseur. Les grandes collectivités territoriales s’y sont mises à leur tour.

Sans compter l’antériorité de la CNIL…

La loi informatique et libertés de 1978, qui a présidé à sa création, montre que le Parlement peut produire des textes de loi de qualité, capables de traverser le temps, fût-ce au prix d’adaptations. C’est le cas de cette loi, produite il y a donc 38 ans, relativement à un enjeu qui n’était pourtant qu’en émergence. Ses principes tiennent toujours au point d’avoir inspiré d’autres pays. Je trouve de surcroît que la CNIL l’applique intelligemment en assumant un rôle de régulation tout étant à l’écoute des parties prenantes, prises dans leur diversité.

Revenons aux collectivités locales à l’heure de l’Open Data. Quel sens cela a-t-il d’œuvrer à la promotion de celle-ci à l’échelle de ces collectivités et, d’ailleurs, y aurait-il une échelle pertinente ? L’Open Data n’implique-t-il pas d’intégrer des données qui concernent autant les résidents que les non résidents ou des flux qui débordent largement un territoire ?

Les collectivités ont toujours été confrontées dans leur gestion à la coexistence de populations résidentes ou pas. Une infrastructure de transport est par définition destinée autant à des résidents qu’à des personnes en transit. La question ne se pose donc pas qu’aux Big Data.

Si difficulté il y a, elle réside a priori dans la diversité de sources et des standards de production des données. Mais c’est un défi technique dont ne je doute pas que les grands territoires soient en mesure de le relever. En revanche, cette difficulté est réelle pour les petits territoires qui ne disposent pas de service informatique, d’ingénierie en propre, ni de possibilité de partager des données ou d’en faire grand-chose.

Voilà ce que je peux dire en réponse à votre question. La FING n’est pas allée plus avant dans cette réflexion, mais nul doute que ce serait une manière plus intéressante de traiter la question des clouds et autres data centers. A cet égard, le risque serait que chaque territoire cherche à se doter de capacités en la matière pour y abriter ses données. Je pense que cela ne sert à rien. Il serait plus pertinent d’envisager des infostructures permettant de rassembler et de mutualiser des données.

En investiguant ainsi la problématique de l’Open Data, percevez-vous une singularité du secteur énergétique, la montée en puissance d’opérateurs de ce domaine, davantage que dans d’autres secteurs ?

A l’évidence, les opérateurs énergéticiens se sentent concernés, ne serait-ce qu’à travers la problématique du smart grid. Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils aient pour autant tiré plus de conclusions que dans d’autres domaines. S’agissant du smart grid, il me semble soulever les mêmes questions et les mêmes problèmes que la smart city en général, par sa prétention à résoudre trop de problèmes à la fois grâce aux seules vertus d’une gestion intelligente de données hétérogènes.

Au fond, les premières approches des « réseaux d’énergie intelligentes » étaient doublement passéistes. Elles ne considèrent le numérique que sous l’angle du calcul, comme un outil qui va permettre d’optimiser l’existant, à savoir les grands réseaux centralisés de distribution d’énergie. Mais le numérique est aussi le chemin par lequel émergent des alternatives, qui s’appuient sur ses autres caractéristiques en matière de circulation de l’information, de collaboration, d’agilité, etc. C’est par lui que naissent aujourd’hui des modèles d’« internet de l’énergie », des opérateurs qui ont intérêt à ce que chacun produise sa propre énergie et l’échange avec ses voisins, puis son quartier, puis sa ville… – jusqu’à proposer des tarifs forfaitaires, indépendamment des Kwh consommés ! Par ailleurs, bien évidemment, le numérique est lui-même gourmand en énergie, tant dans la phase de fabrication des équipements que dans leur utilisation.

Le numérique introduit-il donc des changements majeurs ?

Bien sûr. Le numérique n’est pas seulement du côté de la performance, de l’efficience et de l’ordre. Il transforme la connaissance elle-même (cf ce que disent chacun à leur manière le sociologue Michel Wieviorka, dans L’Impératif numérique, ou la nouvelle ère des sciences sociales et humaines [CNRS éditions, 2013], ou le philosophe Bernard Stiegler dans toute son œuvre) : le changement de support de connaissance change la connaissance elle-même et représente donc un défi pour toutes les disciplines et tous les métiers de la connaissance. Il appuie ou suscite, à travers ne serait-ce que les réseaux sociaux, de nouvelles pratiques sociales quant à la manière d’être ensemble, d’interagir avec les autres, de se déplacer. Enfin, c’est un puissant moyen de coordination décentralisée des actions humaines, à petite comme à grande échelle, selon des mécanismes qui peuvent être marchands, mais aussi non marchands.

Ce faisant, le numérique est autant du côté de l’ordre que du désordre. Dire cela, ce n’est pas le diaboliser, mais, au contraire, sortir d’une vision manichéenne et aider à mieux en penser le potentiel.

Et au regard de l’innovation ?

Comme je l’ai indiqué tout à l’heure, le numérique a ceci d’intéressant, qu’il permet l’émergence de nouveaux modèles d’affaires. C’est aujourd’hui ce sur quoi se focalisent la majorité des start-ups. Leur apport au plan de l’innovation est souvent moins technologique que dans un agencement de ressources, intégrant souvent les utilisateurs eux-mêmes, et qui transforme la manière dont la valeur économique se crée, se capte et se distribue. La réussite de BlaBlaCar, pour ne prendre que cet exemple, doit moins à des innovations techniques, qu’à l’invention d’un nouveau modèle d’affaires susceptibles d’intéresser des particuliers. BlaBlaCar n’a même pas inventé le covoiturage, il a juste inventé le covoiturage qui marche !

Pour en revenir au secteur énergétique, je crains qu’on ne se soit focalisé sur la dimension technique du smart grid sans prendre la mesure du changement de modèle d’affaire que le numérique pourrait rendre possible dans ce secteur, comme dans tant d’autres. Il serait, selon moi, dangereux de penser qu’il ne profitera d’abord aux distributeurs et producteurs classiques, en maintenant à distance de nouveaux entrants potentiels.

Or, le changement est inéluctable. Et il viendra à partir du moment où d’autres acteurs interviendront avec un autre modèle d’affaires. Cela commence déjà. Je pense à cet opérateur néerlandais Qurrent, qui, après s’être lancé dans la conception d’un boitier permettant de faire des économies d’énergie, s’est positionné comme distributeur d’électricité. Il propose de se rémunérer sur les baisses de consommation qu’il permet de faire en encourageant les consommateurs à mutualiser leur production d’électricité. Pour ce faire, il exploite davantage les ressources de l’internet que du smart grid. Un modèle qui, en l’état actuel des choses, n’est viable qu’en zone résidentielle. Mais Qurrent compte déjà une dizaine de milliers de clients. Il est trop tôt pour se prononcer sur la viabilité de son modèle – qu’il n’est pas le seul à expérimenter dans le monde, généralement en opposition frontale avec les opérateurs installés. Une chose est sûre, c’est assurément un exemple à étudier de près.