Suite de nos échos à la Matinale inaugurale du 15 avril dernier sur le thème « Transition énergétique et transition numérique : croisement ou convergence ? », à travers l’entretien avec Gilles Rougon, responsable Design Transverse à la Direction R & D d’EDF et qui revient ici sur l’apport du design dans le domaine de l’énergie, à l’heure des Big Data.

Pour commencer, pouvez-vous rappeler comment vous êtes devenu designer et la conception que vous avez du design ?

Après une formation d’ingénieur à Centrale Lille, complétée par un DEA de Génie électrique (USTL), j’ai suivi un DESS de Design industriel, à l’Université Technologique de Compiègne (UTC). Le design était pour moi une discipline qui permettait de sortir d’une vision exclusivement technologique de l’innovation, en privilégiant une démarche qui part de l’observation du réel et prend en compte les usages. Au sortir de mes études, en 1998, j’ai travaillé dans le secteur automobile pour PSA Peugeot-Citroën, avant de collaborer avec un groupe de sécurité des biens, Gunnebo Group. En 1999, je rejoignais EDF R&D où j’ai eu l’opportunité de créer l’activité design avec Katie Cotellon. Cinq designers impulsent aujourd’hui l’innovation en lien avec divers relais externes. Quels que soient le milieu professionnel où j’ai pu évoluer, le design se révèle propice à la diffusion d’une culture d’innovation. Face à un problème donné, il amène à se poser les bonnes questions, à commencer par celle de savoir si le problème qu’on cherche à résoudre est le bon, et ce, en prenant le temps de revenir aux choix antérieurs. En cela, il est aussi propice à une organisation plus transversale et non plus en silos, en favorisant les échanges et connexions entre les métiers, les expertises et les partenaires extérieurs.

On est loin de l’image d’Epinal du designer centré sur l’objet…

En effet. Historiquement, le design produit est la racine du design industriel. Pour mémoire, Braun fut l’une des premières entreprises à recruter un designer « intégré ». Dieter Rams s’est rapidement vu confier une mission de design global et ses dix principes de « Good Design » (1) demeurent d’actualité. Ils visent à permettre à l’utilisateur final de percevoir les fonctions d’un objet mais aussi de se l’approprier par d’autres facultés que le seul raisonnement. Depuis, de nombreuses méthodologies d’innovation par le design se sont développées, du design de services (2) visant à fluidifier toute relation de service entre des entreprises et leurs clients, le design thinking (3) et plus récemment design d’information.

Si la discipline du design commence à être connue des dirigeants d’entreprise pour son rôle dans la conception du produit, le design de services reste peu connu. C’est a fortiori le cas du design de l’information.

A quels outils et méthodologies recourez-vous ? En quoi consiste votre rôle comme designer ?

Selon les projets, nos interventions s’échelonnent de la simple contribution jusqu’au pilotage de projets. Nous nous adaptons donc, en nous organisant en petites équipes et en faisant appel à des compétences externes (indépendants, agences, entreprises…).
Notre rôle est d’impulser, de créer les conditions de l’innovation collective. Pour ce faire, nous organisons des « design workshops », qui sont bien plus que des séances de brainstorming. Ils consistent à réunir pendant un laps de temps relativement court (un jour à une semaine), des salariés d’Edf issus de différentes directions (technique, commerce, marketing,…) ainsi que des parties prenantes externes. Au-delà de l’identification et de caractérisation de pistes, il s’agit de générer, par une succession de phases divergentes et convergentes, l’engagement d’un collectif de la formalisation d’une innovation utile jusqu’à sa potentielle industrialisation. Le rôle des designers consiste, donc, en un travail de formalisation, mais aussi d’observation, de critique positive (façon poil à gratter), de conviction argumentée, de synthèse et de médiation.

Le designer n’est donc pas seul, mais a affaire à des interlocuteurs de différents domaines

C’est important de le souligner : un designer seul ne fait pas grand chose ! L’autre image d’Epinal du créateur solitaire qui se borne à interpréter un cahier des charges ne correspond plus à la réalité si tant elle qu’elle ne l’ait été par le passé. D’autant que le raccourcissement du temps de conception et les évolutions rapides que nous vivons dans de nombreuses dimensions et celle du digital en particulier, nous amène plus que jamais à définir presque simultanément le cahier des charges en même temps que la solution ! Ce qui ne peut se concevoir qu’avec le concours de l’ensemble des parties prenantes.

Est-ce à dire que le designer est aussi partie prenante de l’innovation elle-même ?

Oui. A tel point que je ne parle plus tant de design que d’innovation par le design. Par là, j’entends une discipline qui procède, à partir de différentes phases d’observation, de prototypage du début de solution, d’implémentation grâce à une mise en situation réelle, en bouclant la boucle régulièrement et rapidement. C’est en ce sens que je disais que nous réalisions le cahier des charges en même temps que la solution.

Mais en quoi cela participe-t-il encore d’un design industriel ?

Peut-être est-ce l’occasion de dissiper un malentendu. La notion de design industriel est la traduction littérale de l’anglais « industrial design », qui ne réfère pas exclusivement à l’innovation technologique, comme on a tendance à le croire, dans un pays d’ingénieurs comme la France. Il faut absolument avoir à l’esprit qu’on peut innover en reconfigurant un écosystème pour mieux servir le quotidien des utilisateurs finaux, l’organisant autrement, sans avoir besoin d’y injecter de l’innovation technologique. Ainsi Herbert Simon (4) un des pionniers de l’intelligence artificielle, l’avait relevé : la réussite d’un projet tient autant à la capacité à créer les conditions organisationnelles, en partant de l’observation des processus de collaboration, qu’aux compétences mobilisées pour les besoins du projet. Il ne pensait pas qu’au design, mais sa réflexion n’en éclaire pas moins le rôle de celui-ci, qui est d’améliorer les processus de conception et de production. Et cela reste vrai à l’heure des transitions que nous devons affronter : numérique, énergétique, écologique, sociétale… Nous devons plus que jamais nous réinterroger sur ce que serait une situation préférable au plan de l’innovation, le plus tôt possible, avec le maximum de parties prenantes. En y incluant bien sûr des designers dont les méthodologies ont fait leur preuve.

Dans quelle mesure une approche de l’innovation du design est-elle viable dans le contexte d’une grande organisation comme celle d’EDF que vous avez rejointe après de précédentes expériences au sein de groupes industriels ?

J’ai effectivement fait le choix de continuer à exercer mon travail de designer au sein d’une grande organisation. En cela, je ne suis pas une exception. Schématiquement, on peut distinguer trois modes d’intervention du designer : (1) celui du designer indépendant, qui appose sa signature sur l’objet qu’il a contribué à designer – soit le statut correspondant à la représentation courante de la profession ; (2) celui du designer qui travaille au sein d’agences/cabinets d’études pluridisciplinaires, aux côtés des ingénieurs, parfois des chercheurs en sciences sociales et humaines, qui travaillent pour le compte d’entreprises. (3) Au sein même des organisations de toute nature, celle que j’ai choisi. Je suis loin d’être le seul. Pour mémoire à la fin des années 90, de plus en plus d’organisations ont fait le choix d’intégrer des designers au sein de leur équipe, en France comme à l’international.

Aujourd’hui, mon activité consiste donc à créer les conditions pour que les équipes pluridisciplinaires puissent, avec le concours du design, innover plus vite, plus utilement, non sans exclure des retombées directes pour l’organisation elle-même. Cela peut passer par l’organisation d’une exposition comme celle que nous avons organisée à l’espace Electra, en 2007, sous le titre « So Watt : du design dans l’énergie » (5). Cette exposition, dont le commissaire était Stéphane Villard, d’EDF R&D Design, était une manière de matérialiser les axes de la réflexion menée depuis 2004. Cela se poursuit, de la présentation régulière de concepts lors de la Biennale Internationale Design de St Etienne (6).

Le secteur de l’énergie, par les enjeux qu’il représente, par la complexité des interactions d’acteurs qu’il implique, et par l’impératif de vision systémique qu’il requiert est un domaine d’application idéal du design industriel. EDF dispose d’une équipe design dont le positionnement à la croisée de toutes les fonctions de l’entreprise (R&D, marketing, communication, études, production,…) lui permet de contribuer à proposer des solutions plus soutenables, en toute humilité.

De manière plus générale, quel peut être l’apport du design au traitement des problématiques de la transition énergétique ?

La transition énergétique vise notamment à aligner notre consommation d’énergie avec nos besoins essentiels. Elle implique donc une évolution de nos comportements, étant entendu qu’on ne pourra pas y parvenir par les seules innovations techniques. Mais l’évolution de nos comportements ne pourra pas non plus être obtenue uniquement sous la contrainte. Elle doit être aussi désirable. Ce en quoi le design peut contribuer…

Le fait que les énergies renouvelables produisent de l’énergie de façon intermittente et peu prévisible génère une complexité accrue des réseaux électriques alors que l’utilisateur final a besoin d’informations simples pour agir. Notre travail consiste donc à matérialiser, rendre tangible dans le quotidien la consommation par des équivalences intuitives (interfaces, produits…). L’enjeu est d’accélérer la dissémination des dispositifs d’énergie renouvelable au sein des logements.

En quoi le Big Data a-t-il impacté le design ?

En favorisant l’émergence d’une nouvelle approche – le design de l’information – qui s’ajoute – sans se substituer à eux – aux deux approches classiques : le design produit et le design de services, que j’évoquais tout à l’heure. Il vise à concevoir des dispositifs d’interactions pour mieux aider au traitement de la data. Par information, j’entends une data pré-analysée. Elle s’impose comme le futur matériau de base de tous les designers, quel que soit le secteur d’activité. Ce design est bien évidemment lié à l’essor du numérique et du digital.

Sur quoi peut déboucher un tel design ?

Le design d’information, quels que soient les secteurs a pris forme à travers la data prévisualisation (7) : il s’agit de rendre plus visible, plus appropriable un certain nombre d’informations qui peuvent paraître complexes aux yeux de l’utilisateur final. Il concerne donc tout aussi bien le monde industriel que les médias. Au sein d’EDF, les prémisses remontent à une réflexion engagée dès les années 2001-2002.

De fait, l’énergie est une réalité impalpable, très difficile à concrétiser aux yeux de nos clients, quels qu’ils soient, les entreprises aussi bien que les particuliers, si ce n’est à travers la facture, mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle soit pas des plus attractive ! De surcroît, elle n’apparaît qu’à intervalles de temps, réguliers, mais pas assez continus pour impacter durablement le comportement des utilisateurs. Ce qui n’aide donc pas à la transformation de leurs comportements par eux-mêmes. C’est ainsi que nous en sommes venus à travailler sur des formes de représentation peut-être simplifiées, moins précises, mais plus intuitives quant à la distribution et la pulsation de l’énergie, pour, comme sur un tableau de bord d’un véhicule, permettre un pilotage en temps quasi réel et le plus réel à terme, pas uniquement par des solutions techniques, mais bien des changements de comportements. Nous travaillons en ce sens au service des collectivités aussi bien que pour des particuliers.

Des exemples ? L’occasion de dire un mot sur l’horloge Wattime…

L’horloge Wattime se propose de restituer la consommation énergétique d’un bâtiment de façon chronologique et analytique (par type d’appareils). Imaginée sous forme de concept exploratoire, elle a été mise à disposition des collectivités. Elle est le fruit de six ans de développement. Elle est actuellement expérimentée à l’échelle du bâtiment d’un des laboratoires d’EDF R&D (Maison Connectée Bas Carbone) sur le site EDF Lab Renardières afin de déterminer son intérêt pour le grand public.

On imagine combien ce design de l’information, visant à mieux appréhender les Big Data en superposant des informations de natures variées exige des compétences. Que dites-vous à ceux qui pourraient craindre qu’elles ne soient mobilisables que par de grands opérateurs ?

Qu’elles ne sont pas précisément propres à une catégorie d’acteurs, mais supposent au contraire une capacité à associer une diversité de compétences, y compris externes à une organisation : des personnes capables de faire de la programmation ; d’autres capables d’analyser les données recueillies, de les interpréter, soit ce qu’il est convenu d’appeler des data scientists ; enfin, des personnes ayant des compétences dans ce qu’on appelle le design d’information, autrement dit capables de créer des cartographies de compréhension des données. Toutes ces compétences existent. En revanche, les organisations qui pourraient y avoir recours les méconnaissent voire en ignorent l’existence. Ce qui est regrettable. On pourrait désormais faire énormément de choses sans nécessiter d’investissements lourds. Tout en respectant surtout la confidentialité des données personnelles.

Paradoxalement, ce design de l’information ne revient-il pas à réintroduire le contexte géographique du rapport à l’énergie ? Et justement, dans quelle mesure le designer, en se saisissant de l’enjeu de l’interfaçage, de la représentation, ne peut-il contribuer à réintroduire un rapport différencié à l’énergie selon le territoire où on se trouve ?

C’est une évidence. Et c’est ce que je suggérais à travers l’évocation de cartographies fondées sur la superposition de calques relatifs à un territoire donné. Un premier calque pourrait rendre compte, pour commencer, de la réalité géographique du territoire. Un autre calque rendrait compte, lui, du degré d’ensoleillement annuel comme journalier, de l’orientation du vent, etc. (des informations plus qu’utiles au regard des EnR) ; un troisième donnerait à voir la distribution d’un certain nombre de points de production et/ou de consommation susceptibles de varier au cours de la journée. Des données suffisantes pour, sans avoir à recourir à une plateforme numérique, mettre en évidence des synergies possibles à l’échelle de micro-territoires, et en faciliter le pilotage et l’organisation, tant individuel que collectif, au plan de l’énergie. Il est évident que nous n’aurons jamais la même superposition de cartes d’un territoire à l’autre et des politiques locales. Mais à chacun, sa géographie augmentée, en somme.

Le design de l’information fait ainsi redécouvrir la réalité géographique des data relatives à l’énergie…

Oui. Mais l’autre enseignement que je tire du design de l’information, c’est que les Big Data nous incitent à travailler différemment, y compris dans le domaine de l’énergie. C’est vrai pour les organisations comme pour les collectivités. La relation entre les citoyens et leurs édiles est en forte mutation du fait de l’émergence de générations qui n’ont plus le même rapport entre eux et à l’autorité. Dans ce contexte, la transparence comme le rapport relatif aux risques s’impose comme d’autres mots-clés.


 

Notes :

(1) https://www.vitsoe.com/gb/about/good-design 
(2)Service Design Network : https://www.service-design-network.org
(3) Voir le livre rédigé par Tim Brown, Société IDEO : Change by Design: How Design Thinking Transforms Organizations and Inspires Innovation.
(4) The Sciences of the Artificial, par H. Simon : https://mitpress.mit.edu/books/sciences-artificial
(5) http://biennalesaint-etienne.citedudesign.com/fr/html/expositions/so_watt.html
(6) http://webtv.edf.com/edf-partenaire-de-la-biennale-internationale-design-st-etienne-2013-video-5759-9.h
(7) Dataviz : http://www.datavisualization.fr/
(8) https://pulse.edf.com/fr/lhorloge-energetique-lheure-des-economies-denergie