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L’énergie au cœur du projet urbain

L’énergie au cœur du projet urbain
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Membre du conseil scientifique de l’Atelier Energie et Territoires, Ariella Masboungi vient de diriger un ouvrage collectif incitant à placer la question énergétique au cœur des projets urbains. Fruit d’un groupe de travail du Club Ville Aménagement, il croise les points de vue de nombreux contributeurs dont bien d’autres membres du conseil scientifique.

Une fois n’est pas coutume, c’est un livre auquel ont contribué plusieurs membres du comité scientifique de l’Atelier Energie & Territoires, dont il sera question ici. Dirigé par Ariella Masboungi, il comporte les contributions d’Alain Garès, d’Anouk Legendre et Pierre Veltz, sans oublier des collaborateurs d’Eifer (dirigé par Ludmila Gautier) et Philippe Labro (Secrétaire général de l’Atelier).

Ariella Masboungi
Ariella Masboungi

L’ensemble est le fruit des travaux engagés dans le cadre du Club Ville Aménagement, avec d’autres experts et praticiens. En quatre chapitres, il se propose de rendre compte d’un changement de paradigme à travers un état des lieux des débats (chapitre 1) ; de concevoir l’énergie autrement, à partir d’une vision systématique et intégrée du territoire (chapitre 2) ; de faire du projet urbain un projet énergétique (chapitre 3) ; enfin, de redéfinir les modalités du jeu d’acteurs (chapitre 4).

On le devine à travers les intitulés de ces têtes de chapitres : loin de s’en tenir à une vision sectorielle qui ajouterait encore un peu de complication dans le traitement de la question énergétique, il en propose au contraire une vision globale et systémique, en l’envisageant dans son acception la plus générique. A savoir comme «  la capacité d’un système à produire du travail » et «  une force en mouvement qui se rencontre dans tous les domaines scientifiques ».

Une vision globale et systémique

Concrètement, cette approche globale et systémique revient à entrer dans les questions énergétiques sous l’angle de l’aménagement et des projets urbains, de la plus petite échelle - le bâtiment - à la plus grande - celle du grand territoire (Communauté d’agglomération, Métropole voire Région). C’est du moins celle qu’adopte cet ouvrage en s’employant à nous montrer que c’est la seule pertinente si on veut répondre au double défi qui se présente à nous :

  • D’une part, des besoins énergétiques qui vont continuer à progresser malgré l’effort consenti en matière d’efficacité énergétique ; c’est vrai dans les pays émergents, mais aussi de vieux pays industrialisés comme le nôtre (du fait de la diffusion d’appareils individuels énergivores, de phénomènes sociaux comme, par exemple, la décohabitation, etc.). D’après les estimations disponibles, seule la moitié de nos besoins seront assurés en 2050 «  même en développant au maximum toutes les énergies renouvelables ».
  • D’autre part, la lutte contre les émissions de GES, induites par les systèmes de production et de consommation, mais aussi l’étalement urbain.

Non que tout ce qui a été fait jusqu’à présent soit à remettre en question. L’ouvrage rend justice aux progrès réalisés dans le bâti, le logement, les mobilités, à travers la promotion des EnR, des écoquartiers, etc. Il souligne aussi la prise de conscience du renchérissement du coût de l’énergie, la sensibilisation croissante du grand public aux problématiques énergétiques et du réchauffement climatique. Le législateur, reconnaît-il encore, n’est pas resté inactif ces toutes dernières années, entre les lois Grenelle de 2009 et 2010, l’adaptation des outils d’urbanisme (Scot, PLU), sans oublier le projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte (dont l’ouvrage a pu intégrer l’adoption en Conseil des ministres en juillet dernier). A quoi s’ajoute l’esquisse de nouveaux modèles économiques, entre l’économie circulaire, l’économie de la fonctionnalité, etc., dont l’ouvrage fait aussi état.

Des efforts réels mais pas suffisants

Mais force est de constater que cela ne suffit pas, qu’aujourd’hui encore les bonnes volontés se heurtent à des forces d’inertie. Plus gênant, plusieurs solutions bien intentionnées, qu’on pensait être autant d’avancées et d’innovations, ont révélé leurs limites voire leurs effets contreproductifs. Par exemple, les labels (HQE, BBC) et autres règlementations (RT 2012…)  ont certes permis de faire prendre conscience aux constructeurs des enjeux, mais ils tendent à imposer des bâtiments non seulement plus coûteux à construire, mais encore pas toujours adaptés à tous les contextes climatiques (pour la plupart, les labels ont été conçus dans des pays du Nord…). C’est sans compter la nécessité d’adapter les usages, les comportements des usagers, pour éviter l’effet rebond bien connu (des ménages qui se chauffent davantage au prétexte que leur bâtiment est plus économe).

Comme l’explique l’expert en énergie Franck Boutté, le développement des labels et le renforcement de la réglementation thermique ont certes fait évoluer l’ensemble des filières de la construction, mais «  l’application stricte des référentiels à l’échelle des bâtiments montre ses limites car elle conduit à travailler plus sur une performance théorique que sur une efficience réelle ou vécue. » Autrement dit, on n’a pas été attentif à leur adaptation au contexte ni aux comportements des utilisateurs finals.

A trop valoriser ces labels et les réglementations, on en vient de surcroît à privilégier la construction sur l’existant. Or, faut-il le répéter, c’est aussi et peut-être d’abord par la rénovation du bâti ancien qu’on parviendra à réduire la facture énergétique.

Pour les mêmes raisons, l’ouvrage se montre réservé à l’égard du Bepos (bâtiment à énergie positive) que l’on tend à ériger en solution d’avenir. Pourtant : « Si l’autonomie énergétique d’un tel bâtiment apparaît comme un “eldorado” dans le champ des problématiques énergétiques (…) il ne résout pas à lui seul la complexité des enjeux énergétiques à l’échelle du territoire. » (Ariella Masboungi).

Au-delà des villes denses et étalées, la ville cohérente

Dans le même esprit, l’ouvrage pointe les apories auxquelles a conduit le débat posé en termes de ville dense versus ville étalée, la première étant considérée comme plus recommandable que la première du point de vue de la consommation énergétique. On dispose maintenant d’assez de recul pour savoir que les choses ne sont pas aussi simples, et que le concept de densité, appliqué à la conception de la ville, peut induire en erreur. Trop de densité expose de fait à plus de risque de congestion automobile et donc de pollution et de perte de temps. A contrario, « l’accusation portée contre l’“urbain généralisé” d’un gaspillage foncier et, à présent, énergétique croissant est battue en brèche par les résultats de recherches qui démontrent que la ville étalée peut, elle aussi, être durable ». D’autres concepts apparaissent plus pertinents sinon modérés comme celui de «  ville cohérente » qui déplace l’effort sur l’optimisation des liens entre logement et emploi et la réduction des motifs de déplacements, sans préjuger du degré de densité.

Tout cela est connu. Moins connues en revanche sont les perturbations provoquées sur le réseau national de transport de l’électricité, par l’afflux aléatoire d’électricité produite par les EnR. Une problématique au cœur des travaux de l’Atelier Energie & Territoires et sur laquelle se penche aussi cet ouvrage.

Changer de braquet

Bref, le moment venu est de changer de braquet et, bien plus, de renverser la perspective en traitant la question énergétique à partir des démarches d’aménagement : « Jusqu’alors, en effet, les logiques sectorisées et centralisées de production, d’approvisionnement et de gestion des énergies ont souvent été dissociées des démarches d’aménagement. Or l’aménagement conditionne à la fois les déplacements et les bâtiments, responsables conjointement de 75% de la consommation d’énergie ». (Ariella Masboungi).

Concrètement, cela revient à « faire du projet urbain, un projet énergétique » (chapitre 2). Comment ? En agissant sur la forme urbaine (de façon à «  rendre la ville diffuse plus vertueuse ») et sur les matrices de consommation et de production de l’énergie (en réduisant la consommation, notamment de l’éclairage public, en promouvant le recyclage), en intégrant les EnR…) ; en favorisant la mutualisation, la mise en réseau des sources énergétiques (à ce propos, Mindjid Maïzia, l’un des contributeurs, propose de parler d’ « en-commun énergétique » pour mieux couvrir à la fois la contiguïté entre bâtiments et la réutilisation des énergies fatales), etc.

Tout cela est également connu, de même que les smart grids, les réseaux de chaleur et de froid et de bien d’autres solutions à venir ou éprouvées. L’intérêt de l’ouvrage n’en reste pas moins intact par le parti pris d’envisager ces pistes (et pour certaines d’entre elles, des solutions déjà opérationnelles) et de les articuler dans la perspective d’un projet urbain, le plus en amont possible, en procédant à un diagnostic préalable des problématiques et ressources énergétiques mais aussi climatiques du territoire dans lequel s’inscrit ledit projet urbain. Quitte à pointer de nouvelles difficultés pour l’aménageur appelé à assumer un rôle de chef d’orchestre, à savoir :

  • Le nombre important d’acteurs, qui ajoute à l’opacité de la prise de décision : « Les acteurs à coordonner sont encore plus nombreux et leurs intérêts souvent divergents. » Ces acteurs, ce sont les professionnels de l’énergie, des transports, des bâtiments, les élus, mais aussi les habitants et usagers.
  • Le flou qui entoure les modalités de financement et la répartition des risques aussi bien des gains réalisés ;
  • La nécessité d’accompagner les usagers pour éviter l’effet rebond des améliorations apportées à leur logement ou de leur lieu de travail, au plan énergétique.

Des leviers d’amélioration

L’ouvrage pointe cependant des leviers d’amélioration déjà mis en œuvre : une meilleure information des propriétaires ; une implication de la responsabilité des aménageurs et des opérateurs sur la durée de vie des opérations, de façon à les intéresser davantage aux économies effectives d’énergies (à l’image des bailleurs sociaux, qui de longue date, sont, en tant que propriétaires, soucieux d’intégrer dans ses investissements les économies de fonctionnement futures) ; des projets urbains menés à une plus grande échelle pour tirer profit des interactions et des mutualisations possibles avec l’existant ; ou encore, sur le plan de la méthode, une approche plus flexible, à base d’expérimentation et de modulation des normes en fonction du contexte, etc.

Heureusement, on ne part de rien et c’est un autre motif d’intérêt de ce livre que de revenir sur de nombreux exemples de projets urbains, achevés ou encore en chantier. Des Docks de Saint-Ouen, à l’exemple grenoblois en passant par le Plateau de Saclay, différentes ZAC parisiennes, etc., l’ouvrage convie à un véritable tour de France, en relevant de nombreux «  signaux faibles », tous présentés à travers des encadrés synthétiques et clairs.

Quel rôle pour les collectivités locales ?

En traitant ainsi la question énergétique, il aborde une autre question au cœur des problématiques de l’Atelier Energie & Territoires, à savoir le rôle des collectivités locales. Naturellement, il les voit jouer un rôle majeur dans le domaine énergétique : « Elles sont à la fois animatrices et coordinatrices de démarches partenariales et agissent au plus près des consommateurs. » De fait, plusieurs lois, à commencer par celles du Grenelle, déjà évoquées, ont élargi leur champ de compétences à travers notamment les Schémas régionaux du climat, de l’air et de l’énergie, les Schémas régionaux de raccordement au réseau d’énergies renouvelables ou l’obligation pour les collectivités de plus de 50 000 habitants d’adopter un Plan climat-énergie territorial. Parallèlement, de nouvelles concessions énergétiques et de nouveaux types de partenariats avec des énergéticiens, « pourraient leur permettre de devenir des producteurs d’énergie, notamment renouvelable, et de piloter l’aménagement et l’exploitation des infrastructures nécessaires sur leurs territoires. » (Ariella Masboungi).

Les défis de la décentralisation

Le même ouvrage ne manque pas de rappeler les questions que cette décentralisation des stratégies énergétiques soulève au regard du principe d’équité qui gouverne depuis l’après-guerre le système électrique français (lequel assure le même tarif à l’ensemble des concitoyens où qu’ils vivent). Sans compter les perturbations introduites dans la gestion du réseau national et même européen, par l’injection d’électricité produite par des EnR intermittentes (photovoltaïque, éolien). Certes, des espoirs peuvent être fondés sur les techniques de stockage. Mais, malgré des développements intéressants, au Japon en particulier, il y a encore loin entre l’espoir et la réalité. Pour l’heure, si la décentralisation des politiques énergétiques est nécessaire, comme l’écrit Ariella Masboungi, la même rappelle aussi que des modèles se cherchent encore pour la gérer.

Au final, c’est la fonction des aménageurs qui se trouve métamorphosée dès lors qu’ils se saisissent de la question de l’énergie en amont de leurs projets urbains : alors qu’ils interviennent le plus souvent à l’échelle de ZAC, c’est sur les grandes échelles, qu’ils devraient être responsabilisés. D’un urbanisme «  transit oriented » (organisé autour des transports en commun), on passe à un urbanisme «  energy oriented », lequel, admet Ariella Masboungi, reste encore à inventer.

Un enjeu esthétique

Pour autant, ils ne devraient pas renoncer pas aux projets symboliques en forme de «  totems », qui permettent de faire gagner en visibilité l’action énergétique engagée bien au-delà de son seul périmètre. De là à accorder une importance à la dimension esthétique, il n’y a qu’un pas que l’ouvrage franchit en consacrant d’ailleurs des développements, exemples à l’appui. Preuve au passage du fait que décidément l’approche par l’aménagement renouvelle bien en profondeur la vision des enjeux énergétiques.

On ne saurait trop abonder en son sens : le génie urbain avait mis un point d’honneur à cacher ces réseaux qui permettent aux citadins de s’éclairer ou de se chauffer en appuyant juste sur un interrupteur ou un bouton, au point de leur faire perdre de vue le coût de ce service, pour la collectivité (pour la construction des réseaux et leur entretien). Le temps est venu de donner à voir les infrastructures en veillant à ce qu’elles participent de l’esthétique de la ville.

De la à parler de révolution… Le livre en évoque bien une, la IIIe Révolution industrielle promue par Jeremy Rifkin, sur laquelle il revient pour en reconnaître le mérite mais aussi en pointer les limites. Hormis cela, le livre adopte une démarche plus pragmatique en recommandant d’accorder plus d’attention à l’évaluation, pour tirer au mieux parti des éventuels échecs. Ce faisant, loin de nous être laissé décourager par l’ampleur de la tâche, le caractère colossal des défis, on se surprend à en achever la lecture plein d’optimisme et… d’énergie.