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Retour sur le 1er Forum des Think Tanks

Retour sur le 1er Forum des Think Tanks
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Importés des Etats-Unis, il y a une quinzaine d’années, les Think Tanks sont désormais bien ancrés dans le paysage intellectuel français. Mais en quoi consistent-ils exactement ? Comment expliquer l’engouement dont ils ont fait l’objet en France ? Quelle est leur valeur ajoutée par rapport aux expertises produites par d’autres instances aussi bien publiques que privées ? Comment peuvent-ils aider à développer les opportunités économiques territoriales du présent et anticiper simultanément celles du futur ?

Ces questions étaient au centre du premier Forum des Think Tanks organisé ce mercredi 17 septembre à l’initiative de Réinventer la Ville et les Territoires (le Labo Créatif), en partenariat avec l’Atelier Energie & Territoires, La Fabrique de la Cité et Forum Vies Mobiles, et et avec la participation de Dominique Reynié (Fondapol) et Pierre Houssais (Directeur de la Prospective et du Dialogue Public du Grand Lyon). Le Forum des Think tanks était coanimé par Michel Micheau, Professeur des Universités à Sciences Po, Directeur du Master Urbanisme de Sciences Po et par ailleurs membre du Comité Scientifique de l’Atelier Energie & Territoires, et Gilles Pennequin, Conseiller sénior développement soutenable, compétitivité et territoires, Délégation Interministérielle à l’intelligence économique. Signe d’un réel intérêt, quelque 400 personnes ont assisté à l’intégralité des débats.

Ils ont pour finalité de nourrir les réflexions autour d’enjeux de société,  en croisant les regards d’experts de différents domaines, universitaires et non. Il y a encore une quinzaine d’années, ils étaient méconnus du grand public, en France du moins. Ils se sont depuis multipliés, les uns créés à l’initiative de partis, les autres de grandes entreprises.

« Ils », ce sont donc les Think Tanks, un concept importé des Etats-Unis. Ceux qui retraceront leur histoire encore récente sur le Vieux continent et en France en particulier, pourront marquer d’une pierre blanche la date du 17 septembre 2014 : ce jour-là, se déroulait dans le grand amphithéâtre Chapsal de la rue Saint-Guillaume, un forum organisé par Réinventer la Ville (le Labo Créatif), en partenariat avec l’Atelier Energie & Territoires, La Fabrique de la Cité, Forum Vies Mobiles et avec la participation, comme grands témoins, de Dominique Reynié (Directeur général de la Fondation pour l'Innovation Politique, Fondapol) et Pierre Houssais (Directeur de la Prospective et du Dialogue Public du Grand Lyon). Et pas seulement en raison de l’affluence (plus de 400 personnes présentes : des étudiants aussi bien que des professionnels et représentants de différentes institutions, ayant pour la plupart suivi l’intégralité des échanges) ou de l’onction reçue par la Délégation interministérielle pour l’intelligence économique qui, d’emblée, par la voix de sa déléguée, Claude Revel, a rappelé combien les Think Tanks avaient contribué à asseoir la puissance américaine en contribuant notamment à produire une réflexion qui, pour se nourrir des travaux des universitaires, ne s’en veut pas moins opérationnelle.

Mais parce que ce forum est un des premiers à donner à voir l’apport de ces structures dans la compréhension des mutations sociétales, inscrites sur les territoires. Et parce qu’à travers des témoignages vivants d’hommes et de femmes qui y participent, il a contribué à incarner ces structures que l’on a tôt fait de considérer hors-sol sinon comme agissant dans l’ombre. 

Apport aux territoires 

Que les Think Tanks s’intéressent aux territoires, quoi d’étonnant à cela ? Qu’on traite des mobilités, de surcroît dans la perspective d’une « transition mobilitaire » (comme le Forum Vies Mobiles), de l’énergie et de la transition énergétique (Atelier Energie & Territoires) ou des projets urbains (la Fabrique de la Cité), on rencontre le territoire, petit et grand, avec sa diversité de parties prenantes et, par voie de conséquence, des enjeux de gouvernance (thème dont il aura été abondamment question).

Force est néanmoins de reconnaître que les entreprises ont eu classiquement tendance à ne considérer leurs clients sinon usagers qu’à travers leurs actes d’achat (de billets de train, dans le cas de la SNCF ; d’électricité, dans le cas d’EDF ; de places de stationnement dans le cas de Vinci…), mais sans rien véritablement connaître d’eux, de leurs modes de vie et de leurs mutations. En quoi consiste ces modes de vie, comment évoluent-ils et comment se déploient-ils sur les territoires ? C’est précisément la vocation des Think Tanks - du moins de ceux engendrés par de grandes entreprises. Et c’est manifestement le cas du Forum Vies Mobiles, dont Sylvie Landriève (sa codirectrice) a rappelé que la création avait bien répondu à ce souci de mieux connaître les usagers des transports en commun en général et du ferroviaire en particulier.

Ce Think Tank comme les deux autres illustrent à leur façon combien la prise en compte de la dimension territoriale d’un enjeu de société permet de poser en termes nouveaux les termes d’un débat. Ainsi de l’Atelier Energie & Territoires (qui observe-t-on le au passage, affiche cette dimension jusque dans son intitulé), en traitant de l’énergie par le prisme des territoires. Pour son Secrétaire général, Philippe Labro, cette entrée permet de voir le potentiel des stratégies locales, mais aussi leurs limites aussi bien au plan technique qu’au regard du principe d’équité territoriale qui a régi en France, depuis l’après guerre, la politique nationale de l’électricité.

Bien plus qu’un simple intérêt pour la dimension territoriale, c’est le changement de perception des territoires qui se révèle riche d’enseignements, ainsi que le suggère cette fois Christophe Gay (codirecteur du Forum Vies Mobiles) : « C’est en changeant le regard sur le territoire, en prenant acte de sa capacité de résilience, qu’on fait évoluer la compréhension des enjeux de la transition mobilitaire. » Et le même de citer l’exemple du périurbain dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a mauvaise presse. « Pourtant, il se révèle être un territoire plein de ressources pour le développement d’autres pratiques de mobilité, comme la marche et le vélo, moyennant des mesures courageuses (limitation de la vitesse). » « Quand on considère les déplacements loisirs, observe encore Christophe Gay, on s’aperçoit que les citadins des centres villes denses consomment plus de mobilité que les périurbains. »  

Des structures encore méconnues  

Mais à l’évidence, il y avait encore besoin d’expliciter la vocation de ces structures particulières, qui, pour s’être installées dans le paysage intellectuel, n’en suscitent pas moins des interrogations quant à leur vocation exacte, la spécificité de leur positionnement, par rapport à d’autres pratiques (la planification, le marketing, la recherche-action…). Quand ce n’est pas de la suspicion : la plupart des Think Tanks - c’est le cas en tout cas des trois organisateurs du Forum - sont adossés à de grands groupes…

A cet égard, les propos du premier grand témoin, Dominique Reynié, Professeur des Universités à Sciences Po et Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) a apporté de précieux éclairages. D’abord, en rappelant la diversité que ces Think Tanks recouvrent entre ceux émanant de partis (des Advocative Think Tanks), et ceux adossés à de grandes entreprises.
Dans un cas comme dans l’autre, ils reviennent, estime encore Dominique Reynié, à contester le monopole longtemps exercé - du moins dans la France des Trente Glorieuses – par les pouvoirs publics dans la production des connaissances nécessaires à une vision prospective de la société et de l’économie. Autant les outils de la planification se sont révélés efficaces pour accompagner la reconstruction et la modernisation du pays, durant les décennies d’après guerre, autant, ils ne paraissent plus en mesure de répondre aux nouveaux besoins de compréhension des mutations à l’œuvre dans une société plus complexe, travaillée par des mutations multiples. A leur façon, les Think Tanks traduisent cette nécessaire diversification des expertises. Ce faisant, ils en viennent aussi à bousculer la prétention de l’Etat à cerner seul l’expression de l’intérêt général. De là, toujours selon Dominique Reynié, la suspicion dont ils continuent à faire l’objet de la part de l’administration publique.

L’engouement qu’ils connaissent ne doit pas cependant faire oublier cette réalité : leur influence semble être inversement proportionnelle à leurs moyens financiers et humains. Fondapol, c’est à peine 5 salariés pour 1,7 million de budget annuel. Rien à voir avec ses homologues anglo-saxons ou allemands, dont les budgets se chiffrent à plusieurs dizaines de millions d’euros. Même constat pour nos trois autres Think Tanks : le Forum Vies Mobiles ne compte que six salariés pour 2 millions d’euros de budget (contre respectivement 2 et 500 000 euros à ses débuts) tandis que l’Atelier Energie & Territoires dispose d’un budget de 300-400 000 euros.   

Une porosité entre des mondes qui se méconnaissent  

Malgré leurs faibles moyens, ces Think Tanks ont plusieurs vertus. A commencer par celle de favoriser la porosité entre des mondes qui s’ignorent ou se méconnaissent : le monde de l’administration, le monde universitaire, le monde de l’entreprise (voire le monde artistique, dans le cas du Forum Vies Mobiles). S’ils recourent à des universitaires, c’est pour mieux les amener à croiser leurs analyses avec d’autres formes d’expertises et co-construire avec de non-universitaires (cas du Forum Vies Mobiles) voire constituer un réseau pluridisciplinaire de chercheurs (La Fabrique de la Cité), ou les impliquer comme auditeurs et donc dans une position d’écoute (l’Atelier Energie & Territoires à travers ses Matinales et Forums régionaux).

En procédant à d’utiles travaux de veille, de repérage de signaux faibles, ils contribuent à une forme de prospective, au point qu’on peut se demander s’ils ne sont pas une manière pour de grandes entreprises de combler le vide laissé par la disparition des directions dédiées, tout en renouvelant l’approche justement par l’implication de points de vue variés.

Ils se révèlent encore de vrais lieux de dialogue au-delà des considérations partisanes. Significatifs à cet égard sont les échanges que parviennent à entretenir la Fondapol (qui ne cache pas son obédience libérale) avec la fondation Gabriel Péri (d’obédience communiste). Quant à l’Atelier Energie & Territoires, rappelons qu’il compte au sein de son comité scientifique un élu EELV en la personne de Bruno Charles (Vice-président de la Communauté urbaine du Grand Lyon).

Entre exploration et expérimentation

Tous prennent le risque d’explorer des problématiques peu défrichées, qui peuvent, de prime abord, sembler aller à l’encontre des entreprises qui les financent (ainsi du Forum Vies Mobiles qui, bien que financé par la SNCF, participe à une expérimentation visant à valoriser le vélo…). Philippe Labro va jusqu’à mettre en avant la notion de « sérendipité » pour caractériser l’état d’esprit qui gouverne la démarche de l’Atelier Energie & Territoires (pour mémoire, cette notion désigne l’aptitude à relever des phénomènes extraordinaires et à en faire des interprétations pertinentes). Tout n’est cependant pas laissé au hasard. Toujours dans le cas de l’Atelier Energie & Territoires, les grandes questions débattues au cours des Matinales ou des Forums Régionaux ont été définies à partir d’une étude préalable menée au tout début de la création du Think Tank, en 2012, auprès d’une centaine de décideurs locaux en matière de politique énergétique (élus et responsables de services directement concernés).  

Une contribution au débat démocratique  

A travers leur expertise, les Think Tanks concourent aussi à nourrir le débat démocratique en mettant en lumière la dimension proprement politique de questions apparemment sociétales ou techniques :

  • La Fabrique de la Cité : en réfléchissant aux conditions d’une gestion plus apaisée des conflits auxquels se heurtent les projets urbains, à la manière de passer d’une culture de l’affrontement à une culture de la négociation.
  • le Forum Vies Mobiles en mettant en débat la valorisation de la mobilité sous toutes ses formes et, a contrario, le droit à une moindre mobilité. Quoiqu’adossé à un opérateur de transport, il ose questionner la pertinence de la construction de nouvelles lignes de TGV que les élus locaux tendent à réclamer.
  • l’Atelier Energie & Territoires, en replaçant le principe d’équité territoriale, quelque peu escamoté par la tentation de territoires à parvenir à une autarcie sur le plan énergétique. Il sensibilise également au risque de traiter de la gouvernance énergétique en termes trop généraux, à la nécessité de faire prendre conscience de la spécificité des formes de gouvernance selon l’énergie dont on parle. Ses travaux ont en outre d’ores et déjà pu mettre en évidence des externalités aussi bien positives que négatives des EnR (comme l’accroissement des émissions de GES enregistré par l’Allemagne suite au lancement de l’Energiewende, du fait de la relance concomitante des centrales à charbon pour suppléer l’intermittence des EnR).

Quel impact, quelle influence ? 

Malgré les faibles moyens et leur relative jeunesse, nos trois Think Tanks se révèlent somme toute productifs. Soit, mais toutes ces réflexions ont-elles quelqu’impact, quelqu’influence ? C’était l’objet plus spécifique de la seconde table ronde qui portait aussi bien sur l’apport de leurs travaux en interne (la manière dont les équipes des entreprises auxquelles sont adossés les Think Tanks s’approprient ou pas les résultats) ou en externe (ces mêmes travaux sont-ils utiles à la société, aux autres entreprises, aux élus, aux citoyens ?).

Concernant l’apport en interne, il peut être apprécié en première approche par la présence d’opérationnels lors de séances de restitution des travaux, voire leur participation à ces travaux. Quant à savoir ce qu’ils en font effectivement, difficile de le dire, reconnaissent peu ou prou les représentants de nos trois Think Tanks. Mais peu importe, serait-on tenté de dire (et disent d’ailleurs à mots couverts ces mêmes représentants). Car, encore une fois, un Think Tank n’a pas vocation à répondre aux intérêts de l’entreprise qui lui a permis de voir le jour.

Quant à l’influence en externe, elle est tout aussi difficile à évaluer. Comme le suggère Rémi Dorval, Président de la Fabrique de la Cité, l’impact est plus du registre de l’imprégnation, sinon de la percolation. Tous les autres le disent en substance : ils pressentent que les travaux ne sont pas sans effets - par leur originalité même, ils suscitent un intérêt, dont témoigne, par exemple, le succès rencontré en termes de fréquentation par les Matinales et les Forums des Territoires de l’Atelier Energie & Territoires - mais ces effets, a fortiori si on les envisage dans la durée, sont difficiles à évaluer.

Ceux qui participent aux travaux, au titre, par exemple de membre du conseil scientifique ou de son équivalent, le disent néanmoins : cela stimule, enrichit leur réflexion dans leurs domaines respectifs. Par exemple, Alain Garès, Directeur général d’Europolia, SPLA de Toulouse Métropole a souligné combien les travaux de l’Atelier Energie & Territoires ont - tout comme ceux du Club Ville Aménagement qu’il préside - achevé de le convaincre de l’importance pour les projets d’aménagement d’une entrée par la question de l’énergie. Et le même de préciser combien ces mêmes travaux l’ont convaincu de ne pas fonder d’espoirs excessifs dans le potentiel du stockage de l’électricité comme solution à l’intermittence des EnR, du moins dans l’immédiat.  

Des objections  

Aussi stimulantes qu’ont été les présentations des Think Tanks (précisément parce qu’ils étaient incarnés par des hommes et des femmes qui y participent activement), les échanges avec la salle ont donné lieu à la formulation de plusieurs objections.

Une première porte sur l’originalité des travaux que ces Think Tanks prétendent produire : n’ont-ils pas de cesse de parler de « rapports », d’« auditions », de « recherche-action », soit des outils on ne peut plus classiques, mobilisés en tout cas pour les deux premiers, de longue date par les pouvoirs publics ? Objection à laquelle Philippe Labro a répondu en mettant en avant la pluralité des points de vue que compose le comité scientifique de l’Atelier Energie & Territoires. Sur un sujet donné, cela permet de livrer ainsi une vision non pas univoque mais « kaléidoscopique ». Et le même de rappeler que pour orienter ses premiers travaux, l’Atelier Energie & Territoires est parti des résultats d’une étude préalable menée auprès d’élus et de responsables de services, avec le concours des membres du comité scientifique.

Dans le même ordre d’idée, on peut se demander dans quelle mesure ces Think Tanks se différencient des approches purement marketing, a fortiori quand ils cherchent à mieux comprendre les modes de vie des « clients ». Tout en reconnaissant de possibles affinités, Christophe Gay tient à placer son activité en amont, sans préjuger de la manière dont la direction marketing de la SNCF pourrait exploiter les résultats. En somme, un Think Tank serait au marketing ce que la recherche fondamentale est à la recherche appliquée…

Une condition sine qua non : l'indépendance  

Comment les Think Tanks en général peuvent-ils prétendre produire une expertise aussi objective que possible alors qu’ils sont adossés à de grandes entreprises ? La question de leur indépendance n’a pas manqué d’être soulevée. Ce à quoi les intervenants ont répondu en soulignant la nécessité absolue d’une telle indépendance. « Sans elle, nous n’aurions plus de raison d’exister. » Ces mots sont de Denis Pingaud, membre du Comité Scientifique de La Fabrique de la Cité (et par ailleurs Directeur général de Balises). Nul doute que les autres intervenants les feraient leurs. De son côté Rémi Dorval s’est amusé à constater la surprise des cadres dirigeants de Vinci en découvrant la tonalité des travaux de la Fabrique de la Cité, lesquels ne vont pas systématiquement dans le sens des intérêts du groupe.

Pour assurer cette indépendance, tous mettent en avant la composition même du conseil scientifique ou de son équivalent : des personnalités d’horizons suffisamment divers et à la réputation suffisamment établie pour douter que leur analyse soit orientée (d’autant moins, que ces personnalités interviennent à titre bénévole !).

Dans le cas de l’Atelier Energie & Territoires, Philippe Labro précise que la création de celui-ci ne découle pas d’une décision de la Direction générale d’EDF, mais d’une demande des équipes de terrain de la direction en charge des relations avec les collectivités. « Elles percevaient bien une évolution, suite au Grenelle de l’environnement et aux débats autour de la transition énergétique, à savoir une tendance des territoires à vouloir définir leur propre stratégie énergétique. » En quoi celle-ci était-elle significative ? Comment ces territoires pouvaient-ils prétendre à une autonomie quand on sait le caractère intermittent d’EnR (l’éolien et le photovoltaïque) ? Et quid du principe d’équité territoriale qui caractérise encore le réseau électrique français ?  Autant de questions que l’Atelier Energie & Territoires a voulu mettre en débat en sollicitant des points de vue extérieurs, sans idées préconçues.

Au final, l’Atelier Energie & Territoires, se propose non pas tant de défendre une position (celle de son financeur dont le monopole est contesté), mais bousculer les fausses évidences comme celle qui veut que la résolution de la question énergétique passe par un développement rapide des EnR, comme celui promu outre-Rhin, dans le cadre de l’Energiewende. Sur ce point, on renvoie au compte rendu de l’audition de Stephan Kohler, le Président de l’Agence de l’Energie Allemande (Dena), organisée dans le cadre d’une Matinale (pour y accéder, cliquer ici).

Autre gage d’indépendance : pas plus qu’ils ne relèvent de la direction du marketing, les Think Tanks (émanant d’entreprises) ne relèvent de celle de la communication. « Si tel était le cas, nous serions morts ». Le propos est de Pierre Houssais, Directeur de la prospective et du dialogue public du Grand Lyon. Nul doute que les autres pourraient là aussi le faire leur. Aucun de nos trois Think Tank n’a de fait de message à communiquer, si ce n’est les résultats de leurs travaux, lesquels ne sauraient engager l’entreprise (d’autant que ceux-ci peuvent, comme on l’a vu, aller à la rencontre de ses intérêts immédiats).

Parmi les autres moyens d’assurer l’indépendance, il y a encore et bien sûr des modes de financement originaux limitant le poids de l’entreprise à l’origine de la création du Think Tank. C’est le cas de la Fabrique de la Cité, qui a opté pour un fonds de dotation, lequel lui permet de relativiser le poids de son principal financeur.  

Vous avez dit lobbying ?  

Ce souci d’indépendance, les Think Tanks le manifeste aussi en récusant l’idée de lobbying à laquelle on les associe, à tort. Rémi Dorval : « Un Think Tank ne sert pas à nourrir un projet de loi. La réflexion qu’il engage est avant tout destinée à nourrir un débat de société. »

« Certes, ajoute Dominique Reynié, les réflexions engagées ne sont pas totalement déconnectées d’intérêts particuliers. Cependant, si un Think Tank plaçait ces derniers au centre de ses préoccupations, il serait aussitôt discrédité. Sa raison d’être est d’abord de créer les conditions d’un vrai débat. » Dans le prolongement de cette idée, Dominique Reynié rappelle la forte activité éditoriale à laquelle se livrent la plupart des Think Tanks. Loin d’agir dans l’ombre, ils rendent publics leurs travaux. Or, on sait combien l’écrit engage la responsabilité de son auteur et détermine sa réputation, même à l’heure (surtout à l’heure serait-on tenté de dire) des réseaux sociaux prompts à relayer les tentatives de désinformation ou de manipulation.  

Et la société civile ?  

Last but not the least, plusieurs interventions de la salle ont porté sur les rapports que les Think Tanks entretenaient ou justement n’entretenaient pas ou si peu avec la société civile. Dans sa volonté de croiser des univers qui se méconnaissent, les Think Tanks n’auraient-ils pas omis les associations et autres réseaux sociaux, etc. ? Par voie de conséquence, ne seraient-ils pas passés à côté des démarches plus collaboratives ?

A ce sujet, on pourrait donner le mot de la fin (provisoire) à Virginie, l’étudiante du cycle d’urbanisme de Science Po, invitée à dresser à chaud, avec un condisciple, un rapport d’étonnement à l’issue de chaque table ronde. Les Think Tanks, s’interrogeait-elle en substance, ne seraient-ils pas à la remorque d’une société beaucoup plus inventive, créative qu’on ne le dit ? On aura apprécié au passage l’impertinence qui sied à tout étudiant de cette vénérable institution qu’est Sciences Po…

Un chaînon indispensable

Qu’il nous soit permis de conclure en mettant plutôt en avant deux mérites de ce premier Forum des Think Tanks. D’abord, celui d’avoir contribué à une meilleure compréhension de ces structures, de leur positionnement par rapport à tous les lieux et formes de production d’expertises, de savoir ou encore prospective. Ainsi qu’on a pu s’en rendre compte au fil des témoignages, les Think Tanks ne cherchent pas tant à réinventer la poudre qu’à faire feu de tout bois : de là, leur recours aux sondages, aux études marketing, à la recherche-action, à la prospective, mais en en faisant une analyse originale, par le croisement des regards.

Ce faisant, ils s’imposent comme un chaînon complémentaire dans la chaîne de production des savoirs. En dépit de la toute puissance des groupes auxquels ils sont adossés, ils sont moins en situation de domination que dans une relation de complémentarité avec d’autres instances : l’Etat, l’université ou l’entreprise, sans oublier les associations, non sans participer du même coup à une forme d’écosystème. A dessein, on utilise cette métaphore, car elle suggère l’idée d’une adaptation voire d’une acclimatation des Think Tanks aux contextes dans lesquels ils voient le jour. De fait, pour avoir été importé des Etats-Unis, le concept n’en a pas moins été adapté, acclimaté au contexte européen en général et français en particulier. En filigrane, l’enjeu est donc bien de favoriser l’éclosion de Think Tanks à la française.

Malgré la relative faiblesse de leur moyen, ils se révèlent d’une grande efficacité et agilité. En à peine quelques années d’existence, ils ont produits des résultats dignes d’intérêt. Pour ne citer que cet exemple, les programmes de recherche lancés il y a deux ans par le Forum Vies Mobiles sont en passe de donner leurs premiers résultats.

Autre mérite de ce premier forum inter-Thank-Tank : il a été l’occasion de lever le voile sur ces structures à travers les témoignages vivants d’hommes et de femmes qui ont pu expliquer en quoi leurs travaux servent l’intérêt général, mais aussi le leur, au titre de chercheur, d’élu, d’expert, qu’ils y participent comme membre du comité scientifique ou à l’occasion d’un programme de recherche sinon d’une séance de restitution. Ils leur apportent des réponses à des questions qu’ils ne trouvent pas dans leurs champs respectifs, précisément en raison du parti pris des Think Tanks de prendre le risque de croiser les regards, les disciplines, les expertises.

 

Texte établi par Sylvain Allemand