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Résilience, Territoires & Énergie

« La résilience n’est pas un airbag qui protège, c’est un muscle qui dynamise »

« La résilience n’est pas un airbag qui protège, c’est un muscle qui dynamise »
Stéphane Juguet
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Comment définir les ressorts de la résilience ? Ils se sont prêté au jeu, chacun, avec ses spécialités, ses expériences au sein du comité scientifique de l’Atelier Energie & Territoires.  

Ce mois-ci, Stéphane Juguet, anthropologue, directeur de l’Agence What Time Is I.T.  spécialiste des réflexions prospectives et des services innovants.

Quelles sont les principales caractéristiques d’un territoire résilient de votre point de vue d’anthropologue ?

Imaginons un choc qui survient dans un territoire et que personne n’avait vu venir. Confronté à un état non désiré, ce territoire est obligé de trouver des ressorts pour rebondir. La résilience ne consiste pas tant à trouver une issue pour s’extraire de cet état qu’à inventer un modèle de développement adossé à un modèle de société. Prenons l’exemple de la ville de Grande-Synthe dans le Nord. Le territoire traverse aujourd’hui une crise systémique, qui conjugue crise écologique liée à la montée des eaux, crise migratoire dans une zone de transit des migrants, crise industrielle avec Arcelor Mittal menacée de délocalisation ou encore crise sociale liée à une pénurie d’emploi et à une population dont un tiers vit en dessous du seuil de pauvreté. Autrefois prospère, le territoire se trouve aujourd’hui dos au mur et n’a d’autre choix que de se réinventer. Sa capacité de rebond doit aller bien au-delà d’un simple exercice technique ou d’une mise en place de nouveaux leviers économiques. Le territoire doit rebondir dans toute sa complexité systémique en intégrant chacun des éléments et leurs interactions mutuelles. Mais cela demande beaucoup d’énergie et pour la trouver, il est nécessaire d’impliquer la population et d’embarquer le plus grand nombre. C’est d’autant plus difficile dans ces territoires très atteints par la crise que le stress incite à se rétracter. La population s’enferme dans l’individualisme et essaie de sauver sa peau ce qui entrave mécaniquement sa capacité de rebond alors qu’à l’inverse, la logique de solidarité favorise la sortie de crise. Ainsi, un territoire résilient c’est celui qui parvient à la fois développer une vision systémique des solutions, à sortir des routines et qui retrouve le sens du collectif pour faire émerger une intelligence collaborative.

Quelles sont les difficultés de mise en œuvre de la résilience ?

Une des difficultés est que les méthodes et les solutions qui marchaient autrefois ne fonctionnent plus. La chaîne de procédures qui a été pensée en situation stable n’est plus efficiente dans l’instabilité chronique et écosystémique que nous connaissons. L’accélération des événements associée à cette instabilité structurelle favorise les situations pathologiques ou catastrophiques. Les systèmes d’aide ne marchent plus, les décisions politiques sont incompréhensibles, les solutions économiques mal redistribuées. En situation de crise violente, lorsque tous les systèmes qui permettaient à la société de tenir ne fonctionnent plus, il n’y a d’autre choix que d’en appeler à l’autonomisation des personnes et aux logiques de solidarité. Mais ce n’est pas toujours simple pour des populations habituées à être sous perfusion. Comment développer une capacité de réinvention dans un espace-temps court alors qu’un modèle de référence est en train de s’éteindre ? Considérons l’idée que la résilience n’est pas un airbag mais un muscle qui s’entraine comme le cerveau. Ce n’est pas un élément qui protège, c’est un élément qui dynamise et peut aider un territoire à s’extraire d’une situation pour tendre vers une autre. Il s’agit de développer une nouvelle gymnastique pour nous permettre de rebondir. Mais pour accepter d’aller vers un ailleurs incertain, encore faut-il faire le deuil d’une situation qui a été source de sécurité.
Autre difficulté, nous sommes dans une tyrannie de l’urgence, il faut des solutions qui vont vite. Cette obligation crée l’affolement et vient à nouveau contrer l’appropriation et l’autonomisation des solutions. Car autant la catastrophe est subite, autant la résilience demande du temps et suppose de laisser advenir les solutions, sans quoi les réponses restent conjoncturelles et les effets de courte durée. On l’a vu lors de crises sanitaires ou alimentaires en Afrique. Apporter une aide immédiate en livrant des sacs de riz revient à maintenir les populations dans une situation de dépendance au lieu de les encourager à développer leurs compétences intrinsèques et leur autonomisation.

Quelles seraient les conditions pour favoriser la résilience ?

On peut bien sûr anticiper des réponses comme les Japonais le font pour éviter que chaque tremblement de terre devienne une crise systémique. On peut se préparer techniquement ou technologiquement dans une logique prédictive. Mais la vraie compétence est d’ordre cognitif et social et passe par des modèles qui favorisent le « faire ensemble ». C’est le principe de l’éducation populaire qui incite à la transformation écologique et sociale. En situation de crise, ce courant mène à l’émancipation et à la capacité à se relier, stimule l’empowerment, autrement dit le pouvoir d’agir, ici au service de l’entraide et de la solidarité. Il ne s’agit pas d’opposer éducation populaire, initiatives entrepreneuriales ou visions politiques. Chacun suivant ses compétences peut agir et interagir. Il s’agit de trouver des dénominateurs communs pour s’entendre dans nos diversités et nos singularités sans pour autant homogénéiser les fonctionnements. Cette faculté de réinvention passera par notre capacité à nouer des alliances y compris contre nature, à créer des hybridations improbables. Pour autant, cela suppose de travailler la résilience dans cette dimension écosystémique qui permet de manière horizontale de faire ensemble, et de manière verticale, d’agir à l’échelle de plusieurs territoires.

 

Retrouvez l'entretien de Maud Lelièvre sur la thématique Résilience, territoires & énergie.

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Crédit Photo
Stéphane Juguet
Thématique
Résilience, Territoires & Énergie