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Concilier résilience de la ville avec celle du territoire: Utopie ou fabrique du changement ?

Concilier résilience de la ville avec celle du territoire - Utopie ou fabrique du changement ?
ymgerman - Shutterstock
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De Grigny à Bordeaux, de Langouët à Mexico, de la communauté à la mégalopole, autant de pôles d’observations et d’analyses de la résilience pour Philippe Madec et Carlos Moreno, invités de la Matinale. L’occasion pour eux de considérer l’évolution de la ville non plus sous la seule contrainte de l’espace mais sous le prisme du temps. Et de replacer l’humain, l’inclusion et le partage au cœur des priorités.

Quel rapport d’équilibre instituer entre ville et territoire pour favoriser une gouvernance globale de la résilience ? Y aurait-il des échelles de gouvernance plus propices pour le soutenir ? Sous les relances des modérateurs Michel Micheau et Philippe Labro, nos invités ont approfondi les conditions, si ce n’est d’une résilience, d’une réconciliation entre ville et territoire.

Equilibre ville-territoire, cessons de penser l’urbain comme seul horizon

Pour Philippe Madec, aujourd’hui, la plupart des urbanistes ne s’intéressent qu’à l’urbain. Il faut cesser de penser la ville comme le seul horizon. L’INSEE entretient cette doxa en considérant que 2000 habitants agglomérés sans coupure de 100 mètres font une ville. Ainsi 66% de population serait urbaine, vision mensongère d’un horizon moderne. La réalité est toute autre, entre 52 et 61% de la population habite le monde rural. Regarder autrement le territoire, c’est comprendre d’un seul coup ce qu’est la ville réelle. Pour Philippe Madec, il faut une rupture pour revenir à une relation apaisée au territoire. Arrêtons-nous sur un chiffre : l’empreinte écologique de Paris est 313 fois plus lourde que sa biocapacité. Les politiques durables d’une ville ne rendent pas la ville durable pour autant.

Des communautés humaines éclatées par l’urbanisation

Carlos Moreno illustre à son tour l’anxiété générée par l’aménagement urbain à travers des exemples de communautés éclatées dans le monde. Mexico et ses 38 millions d’habitants forment une mégalopole marquée par des contrastes saisissants entre la richesse de certains quartiers, et la détresse et déshérence des autres. Pour éviter la traversée de la ville, les cadres se déplacent en hélicoptère, le dépôt à l’héliport fait partie des attributs. A Oulan-Bator, les Nomades, qui auparavant vivaient en parfaite harmonie, quittent leur yourte pour s’agglomérer dans des bâtiments de 5 à 8 étages. Alors que la yourte était un moyen de voir et de vivre le monde, elle sert désormais de cour de récréation aux enfants. A partir de ces constats, Carlos Moreno appelle à s’intéresser à l’humain, à son espace socio-culturel, à son économie et à sa capacité à surmonter des états anxiogènes. Il déplore une gouvernance territoriale souvent peu lisible qui gagnerait à fonctionner en réseau, de façon transverse et interdépendante.

La proximité, une donnée pour fabriquer le changement

Philippe Madec le confirme, nous assistons à une pixellisation du territoire comme le montrent plusieurs communautés humaines déjà passées au 21e siècle, comme Langouët par exemple. L’aménagement du territoire doit autoriser cette évolution vers de micro-sociétés multiples. La proximité devient une donnée utile pour fabriquer le changement. On le voit déjà avec l’énergie et la possibilité d’utiliser et de produire localement. Concrètement, comment faire ? Il suffit de le vouloir, répond l’urbaniste. Pour reprendre une idée de Hannah Arendt, peu importe qui « a l’autorité », car tout le monde, de l’élu à l’ingénieur ou à l’usager, a une autorité liée à son statut. Ce qui importe, c’est ce qui « fait autorité ». Dans notre quotidien, le projet partagé fait autorité.

La ville du ¼ d’heure : satisfaire les besoins de base à moins de 15 minutes

Pour reprendre l’idée de l’hyper proximité, poursuit Carlos Moreno, nous essayons de mettre en place un concept, y compris pour les métropoles : celui de la ville du ¼ d’heure. Qu’on se trouve en ville ou en milieu rural, ce concept permet de répondre à six fonctions sociales urbaines :
1 - habiter quelque part, 2 - travailler, 3 - s’éduquer, 4 - se nourrir, 5 - se soigner, 6 - s’épanouir.
Spatialiser les villes permet à un citoyen, quel que soit le lieu où il se trouve, de remplir ces six fonctions, à l’échelle d’un ¼ d’heure pour la ville, ou d’une ½ h pour le territoire. Un moyen de retrouver des territoires apaisés en tenant également compte de critères de bien-être pour que chacun soit bien, avec lui-même, avec ses proches et avec la planète.

Élargir l’espace grâce au temps

Philippe Madec rebondit sur cette notion de temps. Nous sommes dans un espace fini qu’on ne peut plus élargir. C’est en entrant dans la dimension temporelle qu’on réussit à dilater l’espace. On parle alors d’usages différenciés, d’usages décalés. Les urbanistes ne travaillent plus seulement sur l’espace mais aussi sur le temps, un enjeu qui nous renvoie à la nature, au climat, au jour-nuit. Admettre que le temps est au cœur de notre histoire, c’est ramener un peu de nature dans nos propos.

Comment gérer l’espace qui nous permet de vivre ? reprend Carlos Moreno. On ne peut dissocier l’espace du temps. Les gens partent vivre en banlieue parce qu’ils sont à 20 ou 40 mn de Paris avec un pavillon qui leur permettra de faire des barbecues le dimanche. Ils auront l’espace mais plus le temps. Le silence est aussi indispensable, on l’a perdu. Avec le numérique, on est inondé d’alertes, on passe du temps à être connecté technologiquement mais déconnecté socialement.

L’air, l’eau, l’ombre, trois biens communs majeurs en danger

Dans la salle, une participante remarque : nous sommes vulnérables sur les communs, respirer, boire, etc. On est dangereux quand on pense qu’on n’est pas vulnérable. A Grigny 2, les habitants sont résilients par non-choix. A Grigny, reprend Carlos Moreno, nous développons des travaux d’appropriation pour trouver une autre manière de résister à cette usure, ce qui nous ramène au sujet du bien commun urbain. Quand on aborde l’aménagement de la vie urbaine, on pense infrastructures. Or aménager la vie, c’est autre chose, c’est donner la place à l’humain. Dans un contexte de changement climatique, on assiste à la mise en danger de trois biens communs majeurs : l’air – il faut trouver un espace respirable - l’eau - le stress hydrique touche déjà Bordeaux - et l’ombre – nos constructions n’en ont pas tenu suffisamment compte et aujourd’hui les maires se ruent sur la canopée urbaine.

Medellín, réussites et échecs des communautés à grande et à petite échelle

Un autre participant s’interroge : on évoque parfois des expériences réussies à l’échelle de micro-communautés. Existe-t-il des exemples à une échelle macro ? Carlos Moreno le confirme, il existe des expériences à grande échelle, notamment en Colombie. Medellín, ville de co-construction et de co-évaluation, a adopté le métrocable pour faire de l’inclusion sociale territoriale avec les bidonvilles qui débordent sur les montagnes. Pendant longtemps, aller à Medellín prenait 1h30 aux populations défavorisées. Avec le métrocable, c’est 20 mn avec vue aérienne et système low tech. 12 lignes de métrocables ont été ainsi installées, chaque correspondance réalisée avec la communauté. C’est devenu un lieu de vie, d’échanges, avec des incubateurs, des pépinières d’entreprise, des lieux ouverts aux femmes battues, des lieux pour des artistes. Depuis 2 ans, la nouvelle gouvernance populiste est en train de défaire 25 ans de croissance urbaine inclusive qui était une réussite à l’échelle d’une grande ville.
Toujours à Medellín, Carlos Moreno évoque un échec. Nous voulions rendre la biodiversité aux citoyens avec un projet transverse valorisant la rivière. Nous nous sommes heurtés à une forte opposition des citoyens qui voulaient garer leurs voitures au pied de leurs immeubles. Nous avons tout de même réalisé une partie du projet. Aujourd’hui, c’est un lieu magnifique d’eau et de verdure mais qui a produit le strict effet inverse de ce que nous cherchions. Nous voulions un lieu de partage pour tous, nous avons créé un espace de gentrification.

Bordeaux 2050, une grande métropole en quête de proximité

L’expérience de Philippe Madec sur le projet Bordeaux Métropole 2050 montre aussi comment une grande métropole peut aspirer à renouer avec son territoire. Il explique avoir défendu l’idée d’une métropole qui s’intéresse à son territoire, d’un projet qui considère le local avant la compétition internationale. Réaction d’Alain Juppé : nous le faisons déjà, nous avons des relations très fortes avec Angoulême. Une vision d’urbain ironise Philippe Madec. Début 2019, quatre scénarios ont émergé à l’issue de la discussion citoyenne.

  1.   « La métropolisation continue finit par s’autoréguler », un non-scénario pour beaucoup,
  2.  « L’exigence décarbonée règle la ville », baptisé par certains le scénario des Khmers verts,
  3. « La nature redessine la ville » projet urbain autour des potentiels naturels de la ville
  4.  « L’équilibre des territoires fait la vie ». Le territoire fait la ville dans une logique polycentrique.

Après un an de négociation participative, le Maire a choisi le 4ème scénario. Pour Philippe Madec, le mouvement des gilets jaunes qui a durement touché la ville n’est pas étranger à ce choix fondé sur le collaboratif et l’interdépendance des territoires. On peut négocier pendant un an et finir par choisir le scénario le plus inattendu mais le projet le plus partagé, analyse-t-il. Et de citer Bruxelles, une autre expérience de métropole heureuse qui en 10 ans a métamorphosé la ville avec intelligence et la participation des habitants : c’est simple, efficace et malin.

Découvrez la définition de Philippe Madec en vidéo !

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