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Frugalité et intelligence - Des critères pertinents pour la ville résiliente ?

Frugalité et intelligence - Des critères pertinents pour la ville résiliente ?
Sebarrere - Shutterstock
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Quelles sont facteurs clés pour favoriser la résilience de la ville dans un contexte sans cesse en mutation ? Lors de cette 2ème Matinale de l’AE&T, Philippe Madec et Carlos Moreno ont débattu des différents visages de la résilience urbaine et des facteurs probants pour penser la ville de demain. Retour sur deux points de vue insolites, hors des sentiers battus.

Philippe Madec, architecte-urbaniste un breton proche de la nature, fervent défenseur de la ville frugale du low tech et de l’intelligence collective. Prêt à rompre avec les modes de production classiques pour inventer un monde plus humain, il fait le lien entre projet de vie, projet urbain et projet architectural.    Carlos Moreno, enseignant chercheur, pionnier des plates formes numériques orientées usages. Passionné d’innovation, il insiste sur l’importance du contexte et des interdépendances pour comprendre le territoire. Pour lui, ce ne sont pas les technologies qui feront la vie de demain mais les usages et les besoins qu’elles pourront satisfaire.


Comment deux spécialistes, l’un en architecture et urbanisme éco-responsable, l’autre en pionnier de la Smart City, conçoivent-ils la résilience ? Tout au long de la Matinale, Michel Micheau et Philippe Labro, modérateurs des débats, ont invité les deux experts à apporter leur vision puis à réagir aux premières définitions émises lors de la 1ère Matinale de l’Atelier.

La résilience, agilité nécessaire ou fausse promesse pour les territoires ?

« La résilience, c’est l’adaptativité à un environnement instable »

Le sujet résilience est cher à Carlos Moreno. Selon lui, pour être résilient, un territoire doit être en situation d’adaptativité à un environnement qui change. La résilience renvoie à 3 majeures pour la ville:

  1. L’incomplétude. Parce qu’elle est vivante, toujours en mouvement, en développement, sans situation acquise, la ville est imparfaite.
  2.  L’impermanence. Sur le principe de la fragilité, ce qui est acquis pour une ville ne le sera plus demain, ce qu’on obtient aujourd’hui, ne le sera peut-être plus demain.
  3.  L’imperfection. Quoi qu’il arrive, la ville aura des défauts et sera toujours imparfaite.

« Dans un environnement en mouvement, la ville doit donc être en situation d’adaptativité.
En France, pays de tradition mathématique, on calcule, on prévoit et on détermine. Mais ce n’est pas toujours possible quand est face à une ville et un territoire vivants dont l’évolution dépend de nombreuses interdépendances sociales et environnementales. Cela demande s’intéresser aux multiples intersections, d’avoir l’esprit agile. Face au changement climatique, on ne règle plus seulement une post crise mais on doit faire preuve d’adaptativité. »

 « Je ne crois ni à la résilience ni au rebond, je crois à l’établissement humain »

Philippe Madec défend un point de vue très différent et émet de fortes réticences sur la résilience. « Je préfère la notion d’établissement humain   . La fragilité de la ville décrite par Carlos est consubstantielle à notre existence. Il n’y a pas d’expression humaine plus fragile que la ville. Si on veut anéantir une ville, inutile d’être un guerrier, il suffit de couper ses ressources : énergie, eau ou alimentation. Je ne crois pas que la résilience soit une solution. Il faut plutôt dé-zoomer le regard pour aller vers l’établissement humain qui permet de repenser tous les équilibres. Je ne crois pas non plus au rebond. On se satisfait de la résilience comme d’une possible solution et ce faisant, on en ignore la cause. Bien qu’amoureux du modernisme, je réfute l’approche machiniste de l’aménagement du territoire, qui a abouti à la catastrophe dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Pourtant, nous continuons à regarder le territoire avec l’horizon fixé par les modernes et l’urbain comme l’avenir radieux de l’humanité. Il est temps de changer de point de vue. »

La résilience intègre-t-elle la notion de « mutations » ?

Comment les deux experts réagissent-ils à la vision d’Alain Bourdin, qui évoque, au-delà de la capacité de rebond face aux catastrophes, la question « des mutations lentes et délétères ».

Résilience, des mutations impérieuses sous l’effet d’une convergence de difficultés

« J’utilise beaucoup cette notion de mutation », explique Carlos Moreno. « Mais aussi essentielle soit-elle, cette question risque de devenir un gimmick si on n’y met pas de contenu ». Les territoires sont appelés à se transformer en profondeur, menacés par une convergence de difficultés :

  • La problématique environnementale. Un changement en profondeur suppose de quitter ce fonctionnement fondé sur la consommation, le profit ou l’exploitation irrationnelle des ressources.
  • La question économique. Nos modes de production et de consommation sont suicidaires, entre l’achat d’objets inutiles, le marketing qui va avec, et la micro plastification du monde.
  • L’inclusion sociale. A Grigny, à seulement 22 km, de Paris dans un lieu en déshérence, des gens qui font du théâtre, s’attachent à lire et faire lire. Il est poignant de voir, l’engagement de ces femmes qui contribuent aux mutations territoriales par la lecture. Elles sont appeler « Mamie lecture » par les jeunes qu’elles accompagnent.

La résilience est une rupture plus qu’une mutation

Perception différente chez Philippe Madec. La résilience n’est pas seulement une mutation puisque on vit la mutation tous les jours, c’est plutôt un moment singulier, un changement d’état. Sur le terrain, les travaux des urbanistes sont dans le changement, la métamorphose, la réhabilitation, toujours dans l’adaptation. Donc, la résilience ne peut pas être seulement mutation mais plutôt une rupture. Il n’y aura pas d’issue sans rupture mais nos métiers ne peuvent pas la produire. Nous sommes dans des durées longues, il faut donc imaginer la rupture autrement, avec la participation des citoyens.

Résilience, un mot qui apaise nos peurs et nous fait croire que le problème est réglé

Dans la salle, un participant interroge : seriez-vous d’accord pour adopter une sorte de résilience réitérée ? « Je n’aime pas les mots fourre-tout » répond Philippe Madec. « Chaque fois qu’on aborde la notion de résilience, une nouvelle acception apparaît. On ne sait plus ce qu’est la résilience. Nous avons envie de trouver un mot qui apaise toutes nos peurs. Nous voudrions que celui-là fonctionne partout. Je ne crois donc pas non plus à la résilience réitérative. Résister à des contextes compliqués n’est pas de la résilience. Ce sont des malheurs, une résistance vitale. La résilience nous fait croire qu’on a réglé le problème. Il faut absolument nous attaquer aux causes par des choix d’aménagement du territoire. »

« La capabilité des territoires » marqueur pertinent de résilience ?

Michel Micheau rappelle que lors de la 1ère Matinale, Ariella Masboungi mettait en avant la notion de « capabilité » : « j’invite les villes à se réinventer à partir de leur identité de territoire, à travers la capacité de rebondir face à des catastrophes, de se préparer aux menaces diffuses, d’articuler les différences résiliences ».

Analysons plutôt la complexité des territoires autour de la menace climatique

Carlos Moreno ne partage pas cette vision. Selon lui, parler de capabilité déplace la problématique. Il lui préfère la notion de complexité des territoires, une analyse entre ce que nous avons été, ce que nous pouvons être et ce que nous sommes. Cela va au-delà de la capacité à réagir comme le montre son travail dans le Grand Est destiné à sensibiliser les citoyens au changement climatique. A l’horizon 2050, avec plus de 45°C l’été, ce sera une des premières régions de France à devenir invivable. Mais avec une forte diversité territoriale - grandes villes, métropoles, diagonale du vide avec moins de 10 habitants au km2 et forte activité transfrontalière-, la gouvernance est complexe.
Lors des réunions avec les habitants, les maires cherchaient à être attractifs à mettre leur foncier à disposition des promoteurs, à inciter les habitants à revenir. Mais renforcer l’attractivité du territoire entraîne des dommages collatéraux d’étalement de la ville et d’imperméabilisation des sols. Si chacun développe cette politique pour être plus attractif que son voisin, on va dans le mur !

Développons plutôt les notions d’appropriation et d’inclusion

Poser la résilience en termes de capabilité ne résonne pas non plus pour Philippe Madec qui lui préfère une autre idée. J’aime le verbe « approprier ». Si on veut qu’un projet soit approprié par les gens, il doit être approprié aux gens, à leur mode de vie, à leur situation, au fait qu’ils sont ensemble.

Plutôt que de parler de capabilité, Carlos Moreno propose la notion d’inclusivité. A Plaine Commune, établissement public territorial de Seine St Denis, se développe une philosophie, une approche contributive de la population en faveur de la transformation et de la reconception de la ville. Parlons plutôt d’inclusion sociale, d’inclusion économique et d’inclusion environnementale désormais indissociables.

Derrière cette notion de capabilité, Philippe Madec retient néanmoins une idée, la possibilité de transformation dans le temps. On ne doit plus inventer des structures urbaines qui ne soient capables d’évoluer ou des bâtiments qu’on ne puisse réhabiliter. Les projets urbains ne doivent plus être irrémédiables.

Ville frugale, ville intelligente, que recouvrent ces concepts dans le champ de la résilience ?

Dans la salle, une question porte sur ville frugale et ville intelligente, deux notions qui structurent la Matinale mais finalement peu évoquées jusqu’à présent.

« La frugalité, c’est de l’intelligence ! »  répond Philippe Madec. « Etymologiquement, la frugalité vient du fruit. Ce qui est frugal, c’est la récolte. Concrètement, ça veut dire commençons par utiliser moins d’énergie. Dans certaines régions il ne suffit pas de faire des bâtiments BBC, il faut aller directement au bâtiment Passif et faire en sorte que le bâtiment ait deux heures de soleil au 21 décembre car l’énergie la moins chère reste l’énergie solaire. Economiser l’énergie, c’est favoriser la ventilation naturelle, réduire la climatisation. Ce qui a le plus détruit la ville, c’est la structure béton, la fenêtre qui ne s’ouvre pas. Moins de machines, c’est moins de panne. Pourquoi continuer à couler du béton alors qu’on a tous les matériaux pour construire autrement ? La frugalité c’est une manière de regarder les projets, un modus operandi qui donne du sens. »

Découvrez la définition de Carlos Moreno en vidéo !

 

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