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Lisbonne et régions italiennes oubliées : La cohésion sociale, cerveau de la résilience territoriale

Lisbonne et régions italiennes oubliées : La cohésion sociale, cerveau de la résilience territoriale
Frank Nürnberger - Pixabay
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Dans l’imaginaire, la résilience est souvent associée aux pays du nord. Pourtant la résilience des pays du sud intègre bien mieux la résilience sociale et la solidarité. C’est ainsi que le débat est introduit par Ariella Masboungi pour exposer deux démarches résilientes, celle d’une métropole qui est la plus petite capitale d’Europe, Lisbonne, et celle d’un territoire entier qui se préoccupe de ses « territoires intérieurs », l’Italie. Dans le cadre de la 4e Matinale d’Atelier Énergie & Territoires, Manuel Salgado  et Filippo Tantillo  montrent par des exemples concrets les mécanismes à l’œuvre.

La capitale portugaise et les territoires intérieurs italiens sont deux territoires du sud de l’Europe qui connaissent des difficultés et des mutations. Ils ont en commun de s’être confrontés à des situations locales complexes avec des moyens limités. Pour se reconstruire, associer les leviers économiques, environnementaux et sociaux sur un mode interdépendant s’impose. Mais sans le souci d’équité sociale qui a soutenu les politiques engagées et l’appui sur la créativité sociale, le pari était impossible. Forts de leurs années d’expérience de terrain, Manuel Salgado et Filippo Tantillo présentent les procédés collectifs et participatifs par lesquels ont été entrepris le renouveau des territoires pour l’Italie et le dynamisme urbain pour Lisbonne ont pris corps, cela avec des moyens limités au plan financier.

Ariella Masboungi, conceptrice et débatteuse de la Matinale rappelle quelques éléments de contexte. En Italie, la stratégie nationale entreprise en appui sur un diagnostic sévère des souffrances de ce qui a été appelé «  territoires intérieurs » s’est mise en place par l’Etat pour aider à régénérer ce qui était le manque principal : celui des équipements, services et transports. Un temps abandonnée, cette stratégie, se régénère à présent en appui sur les résultats obtenus.  À Lisbonne, la capacité de rebond inscrite au fil des catastrophes dans la culture de la ville n’aurait pas eu cette puissance sans l’engagement fort des élus pour mieux faire la ville et sans appui sur les initiatives sociales et culturelles issues de la société civile. Ce sont autant de leviers de convivialité et de cohésion qui facilitent la requalification de la ville en commençant par la réduction de la place de la voiture et la régénération de l’espace public pour tous.  C’est bien l’articulation entre un engagement politique puissant pour mieux faire la ville pour tous et l’appui sur l’initiative citoyenne qui illustre cette mise en marche d’un projet urbain salué aujourd’hui de nombreux prix au plan international.

Quand la stratégie urbaine est mue par la solidarité et l’équité sociale

Créer les conditions de la reconquête urbaine, c’est ce qu’a su faire Manuel Salgado, sous la houlette d’un maire d’exception, Antonio Costa, aujourd’hui premier ministre du Portugal, en usant d’un art de jouer sur les trocs de constructibilité pour favoriser les projets engagés, mais aussi de faire une large place à un budget participatif qui accompagne les politiques publiques avec des idées originales, toujours dans le but de parfaire la solidarité souhaitée et l’accueil des différences.. Selon Ariella Masboungi, l’ex-maire adjoint de Lisbonne a toujours gardé sa porte grande ouverte à la mairie pour qui voulait lui proposer des idées. À l’heure de la défiance à l’égard de la classe politique, le soutien opérationnel des élus et l’aide localisée transforme les habitants en acteurs engagés. En Italie, la stratégie nationale a d’abord pris le temps d’observer les actions menées localement pour s’en inspirer et promouvoir des actions adaptées à des territoires souvent éloignés des services et aménités. Ainsi a-t-il été créé des mutualisations d’équipement et des services  organisant de nouvelles centralités desservies par les transports plutôt que de multiplier des écoles vides par exemple.

Réinsuffler la confiance dans des territoires en berne ou en manque

À l’inverse du modèle qui veut que la croissance économique générale profite aussi aux régions reculées, Filippo Tantillo, expert pour la stratégie nationale,  réfute cette allégation et propose de considérer l’apport de « bien-être »  à promouvoir dans ces régions éloignées de la croissance, comme un investissement à partir duquel elles peuvent commencer à se développer. A son sens, il le problème des territoires intérieurs se cristallise moins sur le manque d’emploi que sur celui de services, de sociabilité et d’urbanité. Quand le lien social restaure confiance et fierté, certaines régions abimées font preuve de résilience après une catastrophe en comblant elles-mêmes le vide créé depuis longtemps entre l’État et les citoyens.

Après le tremblement de terre, Preci se reconstruit grâce aux lieux de socialisation

Filippo Tantillo cite Preci, village anéanti après le tremblement de terre de 2016 au cœur de l’Ombrie puis reconstruit un peu plus loin hors de la zone rouge. Entre l’ancien et le nouveau, il y avait besoin d’un lien. En trait d’union, un collectif d’artistes a impliqué la population dans la reconstruction immatérielle du village et la création de nouveaux lieux de socialisation. Pendant deux ans, des initiatives artistiques et culturelles ont ponctué les environs, non seulement au bénéfice de Preci mais aussi de tous les villages alentours. Musée d’objets chers à la population, concerts et spectacles, à partir d’histoires de la vallée, élaboration d’un jardin magique, construction de ponts entre les rives de la rivière… L’objectif de cette dynamique créative était clair : aider la communauté à dépasser la catastrophe à force de projets collectifs et à habiter les lieux autrement, en réinventant la mobilité des sentiers et des espaces, et en régénérant le patrimoine commun.

Dès 2007, Lisbonne est partie à la conquête de l’espace public

Permettre aux habitants de se réapproprier leur espace urbain, c’est ce qu’a entrepris Lisbonne en revalorisant les espaces publics, réservés à l’automobile, excluant leu usage social et ludique par les Lisboètes. Manuel Salgado le rappelle. « Nous avons piétonnisé la place principale, la place du commerce, face au Tage, profitant des travaux de réseaux, puis profité des investissements du gouvernement pour changer la ville. Par exemple, la construction de la ligne métro a été l’occasion de repenser l’espace public avec une nouvelle culture collective, plus de pistes cyclables, des trottoirs élargis set une circulation réduite pour transformer des lieux de transition en lieux de vie.»

Dans un quartier patrimonial du cœur de ville, la Mouraria,  la requalification urbaine a été spectaculaire. En quelques mois, ce quartier à l’image négative jusqu’alors liée à la toxico-dépendance et à la prostitution est devenu un quartier convoité considérant que sa diversité ethnique était un atout à valoriser et non un problème. La décision du maire d’y installer sa mairie a eu une portée symbolique accélératrice de la régénération du quartier. L’appel au privé a été notoire car le Maire a mis du patrimoine public à leur disposition à condition de réaliser les enjeux assignés par la Ville. Ariella Masboungi rappelle qu’Antonio Costa avait précisé qu’une fois ce quartier sauvé, il en investirait un autre avec le même objectif. Ainsi, quand les élus s’engagent de la sorte et communiquent un état d’esprit, l’impact est décisif bien que le budget de ces interventions reste relativement limité.

Moins de circulation, plus de vie et d’espaces verts

Entre 2010 et 2013, lors du 2e mandat municipal à Lisbonne, le nouveau plan directeur propose une régénération urbaine du territoire inscrite dans une vision durable.  Par exemple, l’opération « une place pour chaque quartier » a permis de créer des lieux de rassemblement et de sociabilité en réhabilitant une trentaine de places publiques dans toute la ville. Là encore, avec un budget modeste, l’initiative a suscité une participation forte des résidents du quartier.

Dans cette logique de rendre la ville à ceux qui y vivent, la mairie a ensuite réaménagé l’axe central autrefois dédié à la circulation automobile. L’enjeu principal : reconfigurer l’espace urbain par des continuités vertes et apprivoiser un territoire largement sillonné de voies rapides en réduisant la place de la voiture et en renforçant l’usage des transports en commun au profit des piétons et de la qualité de vie. Régulation du transit, transformation des autoroutes urbaines en grands boulevards ou création d’espaces piétons même en cas de trafic automobile maintenu, la ville s’est métamorphosée en profondeur. Parallèlement, les espaces et les grands axes se sont végétalisés à nouveau. La Mairie a entrepris la création de plusieurs parcs  dont un parc en cœur historique de ville, parc de 4,5 hectares sur la Place d’Espagne, pour améliorer la respiration dans la ville. Autant d’actions qui ne vont pas sans risque électoral. Manuel Salgado le rappelle, « en 2008, un an avant les élections, nous avons réduit la circulation automobile. Face à cette mesure très impopulaire, nombreux sont ceux qui nous ont prédit un échec aux élections. Quelques semaines après, nous étions réélus avec une belle majorité ».

Financement participatif à Lisbonne, la puissance de la mobilisation citoyenne

Le dispositif de budget participatif a été initié au Portugal bien avant nombre de pays d’Europe. Manuel Salgado souligne que face à la population qui sait plus facilement ce qu’elle ne veut pas que ce qu’elle veut, le budget participatif change la donne. Il fait entrer la parole du citoyen dans le budget de la collectivité et l’invite à participer aux processus de décision. Dès 2007, la prise en compte des aspirations locales a été très forte. Le maire a lancé le premier budget participatif en 2008, à peine 4 mois après avoir été élu, avec 5% du budget d’investissement municipal. Dans un cas, les citoyens proposaient des projets sur un site internet dédié, projets évalués par la ville et soumis aux votes avant d’être intégrés au budget municipal. Dans l’autre, avec BIPZIP, la municipalité apportait son soutien pour développer des initiatives de cohésion sociale dans les quartiers défavorisés. Plusieurs projets communautaires ont été financés ainsi.

En Sicile, un projet collectif d’autosuffisance énergétique triomphe de l’écomafia

Un projet participatif peut prendre différentes formes. En Sicile, une dizaine de villages de la vallée de Simeto, dans une zone agricole particulièrement fertile au pied de l’Etna, affronte depuis des années l’écomafia locale. À la clé, une exploitation illégale des terres et des déchets et un appauvrissement de la population. Pour donner un coup d’arrêt à ce contrôle illégal de la région, les habitants se sont regroupés avec des associations, des coopératives et des universités dans le cadre du Pacte du fleuve Simeto. Leur objectif : réhabiliter la vallée et développer une cogestion responsable et participative du territoire. Alors que le projet d’incinérateur - mené par la région pour produire de l’énergie et gérer les déchets -  risquait de renforcer le pouvoir de la mafia, la communauté a pris la tangente. En puisant sa force dans l’effet de masse et de cohésion, le groupement a développé un projet d’énergie solaire et de géothermie, emblématique de la résilience. Tout en libérant un système rural en souffrance, la communauté locale a réussi à construire une politique énergétique globale propice à l’autoproduction énergétique en s’affranchissant de la mafia.


Villes et territoires entre vision fragmentée et vision intégrée

Les exemples le montrent, l’Italie montre que coopération doit aller au-delà des seuls territoires oubliés et s’interconnecter avec les autres régions tout en respectant les singularités. Cela suppose de renégocier de nouvelles relations entre territoires et villes. Manuel Salgado le confirme, travailler dans une vision intégrée de la ville est un défi intéressant. On peut repenser la capitale à partir du logement, en y associant de nouveaux équipements, des bibliothèques ou des espaces de co-working, de crèches ou d’écoles pour renforcer la cohésion sociale et territoriale à l’échelle métropolitaine et non seulement à celle de la ville.

Filippo Tantillo observe qu’en Italie, les stratégies territoriales longtemps restées centrées sur les villes, ont contribué à des visions trompeuses. Le paradigme du développement urbain qui s’est imposé au niveau mondial est particulièrement inadapté en Italie car les régions rurales abritent des cultures et des besoins très différents. Cette diversité est une richesse mais pour les finances publiques, tout ce qui n’est pas « ville » est considéré comme coûteux. Pour ne pas tomber dans les stéréotypes et les politiques inadéquates, Filippo Tantillo propose de fragmenter le regard et de réintégrer cette complexité pour recomposer une stratégie nationale. Aidées par la vision de la SNAI  particulièrement attentive aux besoins spécifiques des lieux, les petites communes ont pu retrouver une certaine fierté. Elles sont invitées à penser ensemble, non seulement pour recevoir des fonds publics, mais pour concevoir leur développement dans une optique à la fois stratégique et collective.

1Architecte urbaniste et ancien Maire de Lisbonne entre 2007 et 2019 et à présent président de la société de réhabitation de Lisbonne
2Antropologue, hercheur territorial et expert pour les ‘territoires intérieurs’ italiens
3Strategia nazionale per le Aree interne – Stratégie nationale pour les territoires intérieurs
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Frank Nürnberger - Pixabay