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Résilience des villes et résilience des champs : Deux expériences de regain en Europe méridionale

Résilience des villes et résilience des champs : Deux expériences de regain en Europe méridionale
Peter H - Pixabay (Sicile-Italie)
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Espace rural ou espace urbain, comment devient-on résilient quand les politiques centralisées négligent vos singularités et vos besoins ? Un défi complexe si l’on en croit les témoignages de Manuel Salgado et de Filippo Tantillo lors de la 4e Matinale conçue et animée par Ariella Masboungi. De Lisbonne aux régions intérieures d’Italie, l’architecte-urbaniste et ancien élu et l’anthropologue partagent leurs expériences: comment, dépassant les politiques qui uniformisent, chacun de ces territoires essaie d’affirmer son identité et de devenir plus résilient en tirant parti de ses atouts,  failles et épreuves passées.

Manuel Salgado, Architecte-urbaniste et ancien adjoint au maire responsable de l’urbanisme de Lisbonne de 2007 à 2019, il est aujourd’hui Président de la Société de Réhabilitation urbaine de Lisbonne. Il a développé de nombreux projets, dont le Centro Cultural de Belém ou les espaces publics de l’Expo’98, avant d’être en charge de l’urbanisme à la Ville comme adjoint au maire. Filippo Tantillo, anthropologue, chercheur territorial et expert en politique du travail et du développement, il apporte son conseil au gouvernement italien dans le cadre de la stratégie nationale pour les zones intérieures (SNAI) et coordonne le groupe d’experts mobilisés pour cette stratégie nationale.

Cette Matinale, résolument européenne, proposait de se centrer sur une ville et un territoire national. Pourquoi Lisbonne et les territoires intérieurs d’Italie ? Ariella Masboungi l’explique : l’un et l’autre ont une approche croisée de la résilience qui mêle aspects spatiaux, sociaux, environnementaux et économiques. Marquées par différentes épreuves, les deux collectivités ont dressé un diagnostic sans concession de leur situation, identifié leurs points de vulnérabilités et assumé leurs particularités. Est-ce une chance d’être une capitale pauvre ou un « territoire oublié » ? Comment prendre appui sur ces réalités? Dans tous les cas, la rigueur de l’analyse et du diagnostic s’imposent et comme le rappelle Ariella Masboungi, l’urgence et les situations de catastrophe génèrent souvent les projets les plus inventifs.

Lisbonne une capitale en mouvement, entre destruction et renaissance

Manuel Salgado rappelle les événements majeurs qui ont marqué la culture de la ville. Au Portugal, le déclin démographique - qui se stabilise aujourd’hui grâce à l’afflux d’étrangers défiscalisés chez eux- concernait tant l’ ensemble du pays que la capitale dont la taille et la densité restent modérées au regard de celles de nombreuses villes européennes. Étendue sur 3 000 km2, la région métropolitaine abrite 2,5 millions d’habitants, alors que Lisbonne, plus petite capitale européenne, en compte seulement 500 000. Marquée par l’exode rural des années 70, la population concentrée à Lisbonne et Porto se heurte au manque de logements, étant parfois reléguée dans des bidonvilles. Dans les années 75, avec la fin de l’ère coloniale, plus d’un million de Portugais affluent dans la capitale. Au même moment, le centre-ville est soumis au blocage des loyers à des prix déconnectés du marché pouvant descendre jusqu’à 1 ou 2 € par mois. Dans les années 90, Lisbonne se met à l’heure européenne. Le centre-ville est abandonné et le développement s’opère dans la périphérie nord, stimulé par les nombreux investissements publics et les fonds européens. Mais en 2007 puis en 2011, les crises économiques et financières mettent un coup d’arrêt aux grands projets d’infrastructures.

De l’hémorragie des Lisboètes à l’afflux artificiel lié au tourisme

Parallèlement, la décrue de la population se poursuit. En trente ans, Lisbonne a perdu 300 000 habitants avant de vivre un retour à la stabilité entre 2001 et 2011, enregistrant même une augmentation du nombre de ménages. Mais après 2013, reconnait Manuel Salgado, Lisbonne s’est trouvée victime de son propre succès avec l’engouement suscité par la nouvelle attractivité de la ville et le phénomène croissant de Airbnb ainsi que l’afflux d’investissements étrangers. « Face à ce problème qui se répand en Europe, nous expérimentons plusieurs solutions, notamment celle de la construction de logements accessibles destinés à la classe moyenne en complément du logement social dont la ville est bien pourvue. » La mairie travaille par ailleurs avec les propriétaires pratiquant Airbnb. Elle leur garantit un loyer représentant 4% de l’investissement en payant la différence entre le loyer social et le loyer versé aux propriétaires.

La nécessaire coopération entre ville et territoire

A Lisbonne, explique Manuel Salgado, la faible densité s’accompagne de nombreux mouvements pendulaires avec la périphérie matin et soir. Avec les flux d’actifs qui travaillent au centre-ville, la population fait plus que doubler au cours de la journée. La capitale se trouve ainsi prise dans des problèmes de congestion urbaine et de pollution aggravés par la défaillance du réseau de transport public. De fait, deux voitures sur trois viennent de l’extérieur. Ce qui exige une stratégie pour agir à la bonne échelle, celle de la ville et de la métropole, pour rechercher des équilibres féconds pour les deux et porteurs d’une nouvelle résilience territoriale.

A Lisbonne, les maires se réapproprient la gouvernance du transport public malgré une décentralisation inachevée

A Lisbonne, le service public constitue aussi un enjeu majeur de l’espace urbain face à des besoins exacerbés en matière de transports collectifs. Mais la question souligne ici une difficulté de gouvernance. Comment concilier pilotage central et pilotage local ? Manuel Salgado explique la complexité de la situation. Le président de la métropole est élu par les maires des 18 municipalités. Face aux problèmes endémiques de circulation, les maires de la métropole ont considéré que les transports publics constituaient une clé pour résoudre les problèmes de l’espace urbain de la ville. Jusqu’à il y a trois ans, tout le système de transport public, métro, tramway et bus dépendaient du gouvernement central. Ce n’est que depuis deux ans que Lisbonne a racheté le réseau de transport par bus à l’administration centrale et en assure la gestion, le métro et le ferroviaire restant néanmoins sous contrôle de l’État. A l’échelle métropolitaine, toutes les mairies se sont accordées sur la nécessité d’organiser le transport bus et tramway dans un cadre intercommunal, grand enjeu de demain. Car, comme le souligne Manuel Salgado, il n’y a pas de réponse efficace pour la ville sans intervention forte de la métropole.

En 2020, Lisbonne devient capitale verte européenne et donne la priorité à la mobilité

Pour avoir été régulièrement touchée par des catastrophes, Lisbonne s’est emparée de la question du changement climatique. Au cœur de ses grands défis, plusieurs programmes sur la mobilité et la végétalisation de l’espace urbain sont désormais acquis. « Pour améliorer la mobilité et réduire la circulation automobile, nous avons adopté la théorie de l’évaporation qui veut que si on limite les voies de circulation, le nombre de véhicules diminue d’autant. Nous avons aussi réduit la capacité des parkings de 20%, décision qui a créé une forte vague de contestation dans un premier temps mais à laquelle tout le monde s’est finalement adapté. »

La révolution piétonnière est à l’œuvre d’autant que cette année, Lisbonne a été élue capitale verte européenne. Le label a été obtenu grâce aux gros efforts en matière d’énergie renouvelable qui permettent au Portugal de revendiquer plus de 50% de sa production d’énergie à base de solaire, d’éolien et d’hydraulique et de figurer ainsi comme meilleur élève européen. Mais la dynamique « durable » passe aussi par la dépollution du Tage et la requalification de ses berges, projet emblématique de la revitalisation de la capitale.


Agir sur les territoires intérieurs en Italie

En Italie, nombre de territoires de l’intérieur de la péninsule se vident de leur population. Mais en Italie comme au Portugal, en milieu rural comme en milieu urbain, faible densité ne veut pas dire moins de besoins en services et équipements. Au contraire. Pour Filippo Tantillo, en Italie, les zones intérieures ou oubliées couvrent 60% du territoire, 4 000 municipalités et 23% de la population soit presque 15 millions de personnes. En 2014, à la suite de la crise, la SNAI - stratégie nationale créée par l’Etat pour agir sur les territoires dits «  intérieurs »,  a demandé à Filippo Tantillo de coordonner le comité national  créé dans ce cadre. Avec une équipe d’une quarantaine d’enquêteurs, il est parti à la rencontre de la population de ces territoires pour comprendre les dynamiques locales, observer les initiatives déjà engagées par les habitants et les aider à les transformer en processus d’action sociale. Pour Filippo Tantillo, il s’agissait moins de chercher à inverser une tendance de fond que de jeter les bases de solutions alternatives en s’attachant à la relation entre les personnes et les lieux. Opérant à la fois sur le plan statistique et sociologique, le chercheur recense ainsi les projets destinés à faire revenir la vie dans ces régions reculées.

En Italie, le service public se délite quand la population ne fait plus le poids

Pour établir une cartographie de ces zones intérieures abandonnées, la Stratégie Nationale s’est basée sur 90 indicateurs. Par exemple, l’analyse du temps de parcours pour accéder aux services publics de base comme la santé, l’école ou les transports permet d’établir une corrélation entre zones dépeuplées et zones moins bien desservies. Ces 90 indicateurs, dont beaucoup concernent le niveau d’équipement, de services et de transports, mettent en évidence des « prérequis de citoyenneté », indicateurs de survie essentiels pour répondre aux besoins de base, bien au-delà de l’emploi. Car dans les Alpes ou dans les petites îles, dans la vallée Agordina en Vénétie, dans la plaine du Pô ou en Sicile, ces zones sans être forcément pauvres, subissent un déclin démographique tel que l’accès aux services de base devient critique. Avec le sentiment d’être laissées pour compte, les populations expriment souvent un malaise social (rejet des puissants, repli communautaire, intolérance) et se perçoivent comme les perdants d’un système. Pour éviter d’aggraver les inégalités, l’objectif de la SNAI est d’adapter la qualité et le nombre des services d’éducation, de santé et de mobilité à travers des projets de développement qui valorisent le patrimoine et impliquent les filières locales.


A Val Maira, la gestion collective de la centrale hydraulique améliore les services publics

Reprendre la main sur des services publics à l’échelle locale, c’est une des ambitions de la communauté de Val Maira qui appartient à l’une des 72 zones oubliées. Filippo Tantillo témoigne. Dans cette région reculée du Piémont, la vallée regroupe à peine une centaine d’habitants répartis dans une trentaine de villages. Les citoyens détiennent chacun une partie des deux petites centrales électriques qui alimentent la vallée et produisent même un excédent. La communauté revend ce surplus et utilise les fonds dégagés pour améliorer le transport local à la demande, essentiel pour acheminer les personnes âgées isolées dans la montagne. Elle a aussi permis de ramener l'école au centre de la vallée plutôt que d’obliger les enfants à recourir à l’enseignement à Turin, l’école jouant un rôle très important pour maintenir un service de qualité.


En Italie, reboisement et construction après la tempête Vaia

Le développement durable concerne aussi les petits villages. Fin octobre 2018, la tempête Vaia, marquée par des pointes à 220 km/h, a déraciné 14 millions d’arbres en à peine trois jours dans la vallée du Comelico à la frontière autrichienne. Du jamais vu. En cause, le changement climatique et les effets de la monoculture à base d’épicéas rouges, bois de prédilection des instruments de musique. Alors que 200 000 arbres étaient utilisés chaque année pour la lutherie, en quelques heures, le marché européen des instruments a été ravagé. En réaction, la communauté a décidé de déployer une reconstruction participative avec les écoles du village et de favoriser la biodiversité pour avoir une forêt plus résiliente. Une association d’architectes a proposé par ailleurs la construction d’un studio d’enregistrement « la Casa Armonica », en utilisant une partie des arbres abattus. Ce projet collaboratif qui associe bucherons, ingénieurs et citoyens est financé par le plus grand syndicat italien qui y a vu une possibilité de création d’emplois.

A Lisbonne ou dans les territoires oubliés, quelle résonnance pour la résilience ?

Au vu de tous ces expériences, peut-on considérer ces deux territoires résilients et comment le terme est-il vécu par l’urbaniste et le chercheur ? La catastrophe, Lisbonne connait bien. Manuel Salgado rappelle l’enchaînement des épreuves. Après le tremblement de terre de 1755, la ville a été reconstruite sur les plans physiques mais aussi sociaux et culturels. A chaque fois, après le fascisme, les tremblements de terre ou les incendies, la ville a fait preuve de résilience, et se régénérer en appui sur son indentité. »

Filippo Tantillo temporise la force du concept. « Les Italiens utilisent ce terme comme une capacité d’adaptation mais ce mot renvoie à l’idée de résistance. Il convient d’aller plus loin et c’est tout le sens du travail prospectif que nous menons avec la SNAI pour réinsuffler la confiance et la fierté dans ces territoires mais aussi favoriser la décentralisation des pouvoirs et miser sur l’auto-organisation des communautés locales car dans 90% des cas, la population est sauvée par ses habitants.»

  1Strategia nazionale per le Aree interne – Stratégie nationale pour les territoires intérieurs
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Crédit Photo
Peter H - Pixabay (Sicile-Italie)