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Résilience, la théorie face à la réalité dans les territoires

Résilience, la théorie face à la réalité dans les territoires
VOJTa Herout - Shutterstock
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Depuis quelques jours, la résilience est devenue brûlante d’actualité. Alors que plusieurs définitions élargissent le concept à l’extrême, Magali Reghezza et Sébastien Maire ont tiré des fils pour montrer comment la résilience prend corps et devient réalité sur les territoires. Et notamment comment Paris s’organise pour réduire les vulnérabilités de la région Ile-de-France.

Magali Reghezza

Géographe et maître de conférence à l’École normale supérieure, elle a consacré nombre de travaux aux questions de risque et de résilience des territoires. Enseignante chercheuse, elle a réalisé sa thèse de doctorat sur les risques de crue centennale à Paris et sur les vulnérabilités métropololitaines.

Sébastien Maire

Délégué général à la transition écologique et à la résilience de la Ville de Paris, expert dans la gestion des collectivités locales, il est également le 1er Chief Resilience Officer de France dans le cadre du programme mondial des 100 villes résilientes.

Dans le cadre de la 3ème matinale Résilience, Magali Reghazza a décrypté et analysé les fondamentaux de la résilience, aidée par le regard de praticien de Sébastien Maire qui, depuis 4 ans, déploie une politique de résilience et analyse les premiers retours d’expérience au sein de la ville de Paris.

Résilience, du terme scientifique à l’injonction normative.

En introduction, Magali Reghezza rappelle que la résilience recouvre plusieurs dimensions :
1.    Au départ, le terme est un outil d’étude utilisé par les chercheurs de manière purement descriptive. Il présente le processus qui permet à un système (réseau, ville, territoire ou individu) de se relever après un choc ou une pression lente.
2.    Dans un deuxième temps, le terme est repris de manière anticipative. Face à un ensemble d’événements, l’enjeu consiste à identifier des propriétés reproductibles pour construire des systèmes résilients. Résilients à la canicule, aux inondations, tempêtes, attentats…
3.    Le terme est ensuite récupéré par les institutions internationales et s’accompagne d’injonctions normatives qui introduisent une dimension morale à la résilience.

La résilience relaie un imaginaire positif

Résilience, le terme est vaste et récent. Particularité, il bénéficie d’un imaginaire positif qui ouvre des pistes pour faciliter la transformation en vue des crises ou des stress chroniques.

Un terme large facilement appropriable, qui positive la vulnérabilité
La chercheuse l’admet, le terme circule, chacun peut s’en emparer et y mettre le contenu qu’il souhaite. Mais, intérêt majeur, il permet de parler de vulnérabilité de façon positive car avec la résilience, être vulnérable ne vous condamne plus à la disparition. « Quand vous dites « mon territoire est résilient », vous restaurez un horizon possible, une issue pour sortir de l’impasse.
Dans le monde anglo-saxon, la résilience fait partie du vocabulaire courant, rappelle Magali Reghezza. La catastrophe est une épreuve que Dieu vous envoie et en face de laquelle vous devez montrer que vous êtes plus fort. Après le 11 septembre 2001 puis Katrina en 2005, le paradigme de résilience re-émerge avec l’idée que, du choc surgit la notion de destruction créatrice. C’est alors l’occasion de refaire plus grand, plus beau et plus fort. En France, la logique est très différente, nous sommes un peuple de résistants avant d’être un peuple résilient. Dans le chêne et le roseau, nous sommes chênes avant d’être roseaux ».

Un facteur de décloisonnement
Autre dimension positive, la résilience invite au regard transversal et contribue à décloisonner des secteurs organisés en silos. A Paris, Sébastien Maire en fait l’expérience en déployant les logiques transversales des 100 villes résilientes. Au départ confronté au scepticisme ambiant, la résilience a commencé à être perçue autrement après la succession d’événements climatiques et sociaux et après la livraison de premières réalisations. Depuis, la ville a décidé de créer un statut à part entière de Délégué général à la transition écologique et à la résilience. Selon lui, contrairement aux approches technicistes, la transversalité donne aux acteurs une capacité à partager une même vision, des diagnostics et des solutions communs.

Une vision qui réconcilie l’immédiat et le futur, le micro-local et l’international
Pour Magali Reghazza, la résilience a aussi le mérite « d’associer court et long terme, d’articuler le choc immédiat avec les 50 prochaines années. Elle permet ainsi de travailler de manière systémique, d’associer différentes échelles et de les combiner (quartier, bassin, territoire…) ».

« La résilience réconcilie un grand nombre d’enjeux pour un territoire donné, abonde Sébastien Maire et à l’échelle d’une collectivité, l’approche est assez révolutionnaire. La résilience peut s’appliquer à l’échelle d’un bâtiment, d’une rue, d’une infrastructure, d’un territoire ou d’une politique. »

Y a-t-il une échelle optimale pour prendre en compte la résilience ? interroge Philippe Labro. « La logique systémique permet précisément de s’affranchir des questions d’échelle car tous les éléments « font système, indique Magali Reghezza, et chaque système (naturel, social ou économique) a sa propre cohérence ».

Sébastien Maire confirme cette approche par son expérience de praticien, « il n’y a pas une seule circonscription capable de répondre, seule, aux enjeux prioritaires. En matière de cohésion sociale, la première échelle valable, c’est la cage d’escalier. Pour la crue du fleuve, c’est celle du bassin versant. Pour la pollution de l’air, on dépasse l’échelle régionale car à Paris 10 à 20% des particules fines sont issues de l’agriculture et des pesticides des régions alentour. La question climatique coche quant à elle toutes les cases, depuis l’adaptation de proximité jusqu’aux enjeux mondiaux et aux questions de migration ».

Une restauration de la capacité d’agir
Dans une vision française souvent verticale, la résilience redonne du pouvoir d’action aux individus, estime Magali Reghezza. Mais il y a une contrepartie, « le transfert de compétence s’accompagne d’un transfert de responsabilité. On passe de la possibilité de faire au devoir d’agir ».
Néanmoins, « dans un océan d’inquiétude, précise-t-elle, la résilience permet non seulement d’agir de manière collective et individuelle, mais aussi de se dire qu’on n’est pas condamné. C’est un moyen d’accepter une vulnérabilité sans céder au fatalisme. Même si on ne peut pas tout faire, on dispose de leviers d’actions ».

Que veut dire la résilience quand le politique n’a plus de pouvoir de décision ?

Dans la salle, un participant interroge. Le projet de liaison ferroviaire du CDG express, chargé de desservir l’aéroport de Roissy a été longuement étudié. Mais les élus concernés par le RER B ont finalement renoncé pour ne pas perturber les travaux sur le tronçon de leur circonscription ni pénaliser les 800 000 usagers de la ligne. Les politiques savent-ils qu’ils ne décident plus de rien ?

Face à des intérêts particuliers qui s’entrechoquent, le politique remet l’intérêt collectif au centre
Magali Reghezza ne partage pas ce constat. Le problème ne provient pas du manque de décision des politiques mais de l’opinion publique qui se pose en arbitre d’intérêts particuliers. « Dans une société confrontée à la multiplicité des risques (pollution, crise économique, fermeture d’usines, gilets jaunes) le décideur arbitre en fonction des pressions de l’opinion. Dans le monde libéral, on imagine que l’intérêt particulier va converger naturellement vers un intérêt collectif, le bien commun. Le rôle du politique consiste au contraire à retrouver de l’intérêt collectif derrière les intérêts particuliers ».

CDG Express, une pure décision politique
Sébastien Maire confirme son désaccord : on peut critiquer ou non l’abandon du CDG Express, mais c’est en tout cas « une pure décision politique et assumée ». De la même manière, « la piétonisation des voies sur berges a fait partie des décisions politiques courageuses et contestées. Malgré les oppositions, la maire a assumé la tenue de ses objectifs ».

Souvent associée à la résilience, l’autonomie des territoires est-elle pertinente ?

Une participante note la forte aspiration des citoyens vers plus d’autonomie des territoires (énergétique, alimentaire par exemple). Cette notion d’autonomie est-elle pertinente notamment à l’échelle de Paris ?

Auto-organisation et flexibilité avec le risque de creuser les inégalités
Magali Reghezza revient sur les ressorts de l’autonomie des systèmes sociaux et écologiques. Elle rappelle que la résilience s’est accompagnée de la réintroduction des notions d’autonomie, d’auto-organisation et de flexibilité. « Derrière les questions d’auto-organisation et de flexibilité, il y a plusieurs enjeux. À l’échelle des territoires, on peut citer celui de la relocalisation de la production et l’enjeu de souveraineté pour les territoires non autosuffisants mais capables d’aller chercher ailleurs la ressource. À l’échelle des individus, l’autonomie devient très complexe : que faire par exemple des personnes en situation de dépendance. En cas de crue centennale, selon les dernières études, 700 000 à 1 million de personnes devront être évacuées. Peut-on prévoir une auto-évacuation quand un ménage sur deux n’a pas de voiture et que les résidents regroupent populations âgées, mères célibataires avec enfants ou populations pauvres. Derrière l’idée d’autonomie, il y a un non-dit sur des inégalités invisibles qui se transforment en problèmes en cas de crise ».

L’autonomie n’a de sens que si elle est solidaire
Pour Sébastien Maire, l’autonomie gagne à être partagée, contrairement aux nouvelles tendances de survivalisme qui se développent actuellement autour d’une panoplie anti-chaos, depuis la couverture de survie jusqu’aux armes pour se protéger du voisin. « La résilience recouvre exactement l’inverse : comment partager lorsque l’autre manque ?».

Résilience des individus, des sociétés et des territoires sont-elles compatibles ?

Cette question de l’autonomie renvoie aussi à la concurrence des résiliences. Comment les résiliences des individus, d’une société ou d’un territoire s’articulent-elles les unes avec les autres ? interroge Michel Michaud.

Les territoires sont interdépendants…
Sébastien Maire prend l’exemple des émissions de carbone à Paris pour illustrer l’interdépendance des territoires et des acteurs. En dépit de toutes les mesures prises, « la ville ne peut agir elle-même que sur 20% de ses émissions de CO2, le reste étant dépendant des entreprises, des autres acteurs publics, et des habitants. Point faible, le tissu économique. Les grands comptes sont impliqués sur ces sujets mais les PME et TPE sont plus difficiles à embarquer alors qu’elles seront les premières victimes. »

…mais les résiliences s’opèrent souvent au détriment les unes des autres
Magali Reghezza déplore que les résiliences se trouvent souvent déconnectées et s’opèrent au détriment les unes des autres. Le retour d’expérience sur les catastrophes naturelles montre que les villes ou territoires opèrent parfois des résiliences exclusives. Si on sauve une partie de la ville, le territoire ou l’individu sera perdant. Ou inversement.

Quelle formation pour transformer les organisations et les mentalités ?

En conclusion, une participante souligne l’importance de la pédagogie et les politiques de sensibilisation pour comprendre le paysage dans lequel on se trouve et la gouvernance à mettre en place pour organiser la transformation.

A Paris, des encadrants formés, des volontaires impliqués
Sébastien Maire abonde sur la conduite du changement. « Nous avons créé un module de formation à la résilience destiné aux encadrants pour faire muter toute l’organisation municipale. Mais dans cette logique holistique, ça ne suffit pas. Il faut aussi que entreprises, collectivités et habitants embrassent ce même modèle. Nous avons donc lancé un programme pour les habitants, les Volontaires de Paris qui, à leur tour, peuvent devenir des relais dans leur immeuble, leur famille ou leur entreprise. Par exemple, sur les crues de la Seine, chacun apprend à comprendre le phénomène, à préparer l’auto-évacuation, à identifier les vulnérabilités autour de lui. Nous avons déployé la même mécanique pour le climat et les gestes qui sauvent. »

 

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