Aller au contenu principal

Résilience ou développement durable, quelle différence ?

Résilience ou développement durable, quelle différence ?
Stockr - Shutterstock
Partager :

Résilience ou développement durable, aussi floues et galvaudées que soient ces notions, elles infusent les pratiques dans les territoires et notamment en Ile de France et font évoluer les organisations. Magali Reghezza et Sébastien Maire proposent quelques repères.

Résilience et développement durable, le premier est à la mode, le second presque déjà fané mais les deux disposent de caractéristiques plastiques qui leur permettent d’envelopper un vaste champ de concepts et d’actions. Bien que les deux termes se mélangent, chacun s’est traduit par des chartes et des accords internationaux spécifiques comme l’Agenda 21 ou les Plans de résilience.

Face au dérèglement climatique, 3 stratégies possibles

  • L’ingénierie : le recours à une solution technique pour compenser les émissions de carbone
  • La mitigation: l’atténuation du processus par une modification des structures de production, de consommation et des comportements et par des actions de développement durable
  • L’adaptation, la mise en place de stratégies proactives pour réagir, anticiper et transformer les systèmes et les territoires face aux changements, depuis l’ajustement ponctuel jusqu’à l’adaptation incrémentale qui appelle un nouveau mode de vie (une stratégie qui rejoint la résilience)


Développement durable
Un rôle de prise de conscience au départ mais déjà des limites

Un concept propice aux interprétations
Magali Reghezza rappelle que le développement durable s’est trouvé pris entre deux interprétations radicales : « la volonté de s’adapter à un monde instable et complexe, dans une démarche de transformation permanente et le souhait de revenir à un état zéro idéal (et idéalisé), situation où tout changement devient un risque ».

Selon elle, le concept de développement durable était tellement flou qu’il n’a pas pris racine. Il a fait aussi l’objet de multiples contestations. Le terme « développement » faisait ainsi écho à une lecture libérale et un modèle occidentalo-centré, remis violemment en cause par ceux qui prônaient des logiques de décroissance. En outre, la notion anglo-saxone de « sustainable » est devenue « durable » en France. En introduisant la durée, la France, peuple patrimonial par excellence, se heurte à la difficulté de concilier l’adaptation, qui suppose une transformation, et la reproduction à l’identique, très présente dans l’interprétation conservatrice du patrimoine.

Des réponses cantonnées à l’expertise technique et au climat
Dans le développement durable, « on déploie de l’ingénierie et on construit un éco-quartier sans se préoccuper du quartier voisin. Les actions se transforment en solutions techniques (béton, bois ou moquette durable) et se réduisent à des initiatives locales, nécessaires et pertinentes certes, mais qui peinent à s’intégrer à une vision systémique, qui suppose de considérer les relations entre les différentes échelles de l’action ». De plus, le tout technique ignore encore trop souvent les populations et sert de prétexte pour éviter les changements de comportements et les adaptions transformationnelles. Autre problème, « au nom de l’urgence, le politique disparait au profit de l’expertise » analyse Magali Reghezza. Sur le terrain, même constat pour Sébastien Maire. « Nous prenons les effets du réchauffement climatique de plein fouet. On a tellement technicisé le développement durable avec ses logiques de calculs et de ponts thermiques qu’on a oublié l’essentiel : l’absolue nécessité d’adopter la logique d’adaptation et donc de la transformation des modèles, pas seulement sur le climat mais sur tous les sujets, révoltes urbaines ou problèmes migratoires. »

Une approche qui fait l’impasse sur le politique
« Dans une recherche de consensus et de solution technique miracle, le désaccord politique est devenu le grand absent des démarches de développement durable, souligne Magali Reghezza. Entreprendre des actions de résilience ou de développement durable suppose de réunir des acteurs aux intérêts divergents, de ne pas cacher le désaccord mais de négocier des options acceptables et de faire des choix assumés. Cela veut dire transformer la fabrique des politiques publiques et trouver des terrains d’accord en faveur du territoire, des personnes qui y vivent, y travaillent, y passent. Contrairement au discours sur la fin du politique, la résilience montre à l’inverse que les enjeux fondamentaux de la durabilité sont foncièrement politiques et demandent de retrouver des mécanismes démocratiques d’action et de décision. »


Les politiques d’atténuation sont déjà caduques
Pour Sébastien Maire, les stratégies d’atténuation ont conditionné toutes les politiques de transition écologique et énergétique depuis des années. « Il est essentiel que toute construction réponde à des objectifs de nombre de kWh/m2 et de taux d’émissions de CO2. Mais la Réglementation Thermique a fait l’impasse sur le confort d’été, partant du principe que la production de froid était inutile. Dans la réalité, en période de canicule les habitants achètent des climatiseurs individuels et grillent tous les efforts réalisés lors de la rénovation. Or nous savons que le nombre de jours de canicule ne va cesser d’augmenter dans les années à venir. Si on veut asseoir la transition écologique et solidaire, l’Agenda 21 ne suffit plus. Avec l’urgence climatique, la mutation attendue des villes est telle qu’elle demande le passage à une échelle systémique ». Magali Reghezza insiste à son tour, « aujourd’hui, nous ne sommes plus dans l’atténuation des risques mais dans l’atténuation des crises. » Ce qui ne signifie pas fatalisme et laisser-faire, mais au contraire préparation, accompagnement et action.

Résilience
La résilience, une vision systémique qui intègre incertitude et complexité

La résilience aurait-elle un périmètre conceptuel plus précis ? Pour Michel Michaud qui modère les débats, c’est presque pire. Ce n’est plus un mot valise, c’est un mot océan. A nouveau, on se heurte à un problème de définition car tout le monde utilise ce mot comme il l’entend.

Magali Reghezza l’admet, donner un sens à un terme - qui se transforme au fil des utilisations et qui finit par ne plus vouloir rien dire - complique la compréhension. Mais finalement, que ce soit « résilience » ou « adaptation » peu importe le terme, s’il permet de faire avancer les choses. « La résilience n’est peut-être qu’un mot, mais on connait le pouvoir des mots pour changer les choses ».

La résilience se consolide au fil des événements majeurs
En déjà quelques années, les mentalités ont évolué. « Lorsqu’en 2003, j’ai démarré ma thèse sur la crue de la Seine, personne ne comprenait l’intérêt tant ce n’était pas un sujet. En juin 2016, la Seine atteint un niveau de 3 mètres en dessous de la crue décennale, c’est la panique généralisée. En janvier 2018, la crue reste encore à un niveau inférieur, mais on voit déjà les problèmes surgir. Depuis des décennies, dans les services publics ou privés, nombreux sont ceux qui ont essayé de faire évoluer la situation, et ils ont pu être aidé par ce principe de résilience. Ça ne suffit pas, mais ça aide. » La résilience permet de parler d’acceptabilité du risque, de faire admettre la vulnérabilité des sociétés et des territoires, sans pour autant justifier l’inaction et le fatalisme. C’est déjà un progrès.

Un moyen de valoriser ce qui se fait déjà sur le terrain
Mais la résilience est venue aussi bousculer ceux qui avaient commencé à bouger. « Quand la notion de résilience est apparue, des villes ou des acteurs locaux ont refusé d’y aller, rappelle Magali Reghezza. Les services venaient de développer des initiatives en termes de développement durable et de changement climatique et craignaient de devoir tout casser. Plus tard, ils se sont rendus compte que la résilience permettait de valoriser et de donner du sens à ce qui se faisait depuis des années. Si la résilience fait avancer les choses, si elle permet de trouver des financements ou simplement d’avoir une audience auprès des décideurs et du grand public, c’est déjà positif.  Dans cette logique systémique, chacun peut trouver un intérêt différent dans la résilience - gestionnaire de réseau, chef d’entreprise ou directeur d’école -, à un moment donné, ne serait-ce que parce que l’action menée par l’un, aura un effet bénéfique pour l’autre.

La capacité à considérer l’incertain et à embrasser la complexité
La modernité a créé la catégorie du risque pour contrôler l’incertitude. L’analyse coût-bénéfice et les systèmes d’assurance ont par exemple été des instruments efficaces pour décider de façon économiquement rationnelle, et pour limiter les effets négatifs de l’incertitude. Les sociétés contemporaines sont marquées par la résurgence d’une incertitude difficile à maîtriser, car elle échappe à la mise en risque. Aujourd’hui, « de nouvelles situations qu’on connaît mal, voire qu’on ne soupçonne pas encore, surgissent, rappelle Magali Reghezza. Aménager une ville ou un réseau alors qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans les années futures, même si on pressent des changements majeurs, rend la tâche difficile. » Le monde s’est complexifié, on ne peut plus se contenter de traiter les problèmes en silo ou de se ramener à un problème simple déjà traité par le passé. Il est nécessaire au contraire de considérer l’ensemble des interactions au sein du système considéré et entre les systèmes, pour mesurer à quel point l’action des uns va avoir des conséquences sur tous les autres. « La complexité c’est un tissage, tirer un fil c’est risquer de défaire tout le tissus. Dans un monde complexe, quand on touche un élément du système, tous les éléments sont touchés, car ils sont solidaires, mais avec des effets décalés dans le temps et l’espace.

Pas une mallette de solutions mais des questionnements pour élaborer sa mallette
Pour atténuer les crises et maîtriser l’incertain, le développement durable a valorisé le principe de précaution, la gouvernance, l’égalité et l’équité. Sous le prisme de la résilience, ces éléments fondateurs sont toujours valables, mais relus différemment. Contrairement à l’utilisation normative qui peut en être faite, et qui relève d’un registre purement incantatoire, le concept de résilience ne prétend pas apporter de solution toute prête, elle est à inventer. Mais la résilience permet de regarder les problèmes anciens et futurs autrement, loin des recettes et des évidences. La résilience est davantage une méthode qu’une boîte à outils qui fournirait une réponse clé en main. Elle peut être une occasion de rassembler les acteurs, de dépasser les silos et de repenser la gouvernance.

 

Découvrez la définition de Magali Reghezza en vidéo !

Découvrez ou redécouvrez l’intégralité de la matinale.
Crédit Photo
Stockr - Shutterstock