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Tout sauf un retour en arrière : l’économie circulaire. Entretien avec François Michel Lambert

Tout sauf un retour en arrière : l’économie circulaire. Entretien avec François Michel Lambert
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Les promesses de l’économie circulaire - Entretien avec François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’économie circulaire, député des Bouches du Rhône.

Aller au-delà du reyclage en pensant en amont les produits pour en optimiser l’usage et réduire les prélèvements de ressources non renouvelables, telle est la finalité de l’économie dite circulaire, par opposition à l’économie « linéaire » incarnée par la société industrielle (et consistant, elle, à extraire, produire, consommer et jeter sans se préoccuper de l’impact sur l’environnement).

l’économie circulaireLancée en février 2013, avec comme premiers membres la Fondation Hulot, La Poste, EuromedManagement, Federec, Ecofolio, Gaz réseau distribution France et d’autres entreprises, en vue de promouvoir un nouveau système de production et de consommation, l’institut éponyme réunit des femmes et des hommes de différents horizons politiques et professionnels afin de mutualiser les connaissances et expériences dans ce domaine. Ensemble, ils se sont fixé pour objectif d’aboutir à un projet de loi en faveur de cette économie, avant la fin de la législature actuelle (2017).

Son président, le Député Europe Ecologie Les Verts des Bouches-du-Rhône a accepté de nous en dire plus [ pour accéder à son site : www.fmlambert.fr ].

Entretien

Si vous deviez définir l’économie circulaire…

Compte tenu des enjeux qu’elle recouvre, autant être ambitieux en considérant que c’est le seul et unique modèle soutenable dans un monde aux ressources finies et en croissance démographique continue. Ce modèle n’est autre que celui qui a prévalu durant des siècles et même des millénaires, avant l’avènement de la société industrielle. Celle-ci nous a fait entrer il y a de cela un siècle et demi dans une économie qu’on peut qualifier de « linéaire », au sens où elle consiste à « extraire, fabriquer, consommer, jeter » toujours plus, sans se préoccuper de la raréfaction des ressources et de son impact sur l’environnement. Cette société industrielle a longtemps pu s’appuyer sur la puissance des techniques, mais aussi militaire et coloniale pour  repousser toujours plus loin les limites de l’exploitation des ressources. Ce modèle s’essouffle. Qui plus est, il ne bénéficie au final qu’à une fraction de la population de la planète.

Il nous faut donc inventer un autre modèle, en revenant aux fondamentaux, sans renoncer pour autant à nos connaissances et savoir-faire techniques, sans commune mesure, pour optimiser l’usage des ressources non renouvelables.

Comment y parvenir ?

Pour répondre à cette question, permettez-moi de vous renvoyer aux préconisations fixées par l’Ademe dans sa définition de l’économie circulaire. Même si celle-ci est perfectible, elle a le mérite de bien rendre compte des principes d’action. J’en distinguerai au moins quatre.

En premier lieu : l’écoconception, qui consiste à penser le plus en amont possible un produit en termes de cycle de vie, de façon à optimiser les ressources utilisées, de sa conception à son recyclage en passant par sa production et sa consommation. En d’autres termes, il s’agit de concevoir des produits de façon à pouvoir les utiliser aussi longtemps que possible, en faisant en sorte qu’ils puissent être aussi résistants que possible et en veillant à leur entretien, le cas échéant en les réparant. C’est dire si l’économie circulaire va à l’encontre de l’obsolescence programmée. Bien plus, de façon à faciliter l’entretien et le recyclage, elle limite l’usage de matières toxiques ou dangereuses et, ce faisant, les risques de pollution.

Longtemps, on a pu assimiler l’économie circulaire  au simple recyclage. En réalité, et comme on vient de le voir, elle va bien plus loin en créant les conditions pour rendre la réparation plus économique, en se fondant précisément sur les principes de l’écoconception.

Un 2e principe de l’économie circulaire consiste à privilégier l’usage sur la propriété, donc la location sur l’acquisition systématique. Soit un principe de l’économie de la fonctionnalité qui remet en cause la production de masse de biens au profit des services. Vont dans le bon sens la location de matériel, l’autopartage, etc.

3e principe de l’économie circulaire : son ancrage territorial. Parce que l’économie circulaire vise l’optimisation des ressources, elle suppose des systèmes d’échange entre les entreprises d’un territoire, de façon à optimiser les flux sortants et entrants (émission de CO2, chaleur, eaux usées…) et, pour le dire en termes simples, faire en sorte que les déchets des unes soient les ressources des autres. Soit le principe de ce qu’il est convenu d’appeler l’« écologie industrielle » dont plusieurs exemples existent dans le Monde, y compris en France, dans le Nord-Pas-de-Calais en particulier. C’est une voie d’avenir car cela donne lieu à des modèles de développement plus robustes, moins soumis aux aléas extérieurs et plus enclins à favoriser la coopération, y compris entre firmes concurrentes.

Enfin, l’éducation citoyenne. J’y accorde une importance toute particulière. Car il devient impératif de désintoxiquer les populations de l’hyperconsommation qui incite à privilégier le critère prix sur tout autre considération, que ce soit la provenance du produit, la manière dont il a été fabriqué, etc. Entre deux produits, la plupart des consommateurs continuent à choisir celui qui coûte le moins cher, quoi qu’il en coûte pour l’environnement et les conditions de travail de ceux qui le produisent.

Cette éducation citoyenne engage une réflexion sur le conditionnement publicitaire…

Oui, mais elle peut commencer par des gestes simples. Prenez ce portable, par exemple, et imaginons qu’une de ses fonctions ne marche plus. Je peux le réparer ; je peux aussi continuer à l’utiliser en l’état, fût-ce en mode dégradé, en renonçant à la fonction défaillante. Si maintenant, il me fallait m’en défaire pour un autre, je pourrais lui donner une seconde vie en le donnant à quelqu’un d’autre, plutôt que de l’abandonner au fond d’un tiroir. Pour l’heure, le modèle industriel actuel incite à le remplacer pour un autre, du dernier cri, en rendant les pièces détachées et la réparation onéreuses.

Il est clair que la remise en cause de cette hyperconsommation passe aussi par celle de ces grandes zones commerciales construites dans les périphéries de nos villes. A cet égard, je souligne l’enjeu du projet de loi Duflot, dite « loi Alur » qui vise, au-delà de la relance du logement social, à repenser l’urbanisme en remettant précisément en cause le développement des centres commerciaux et, à travers lui, le tout voiture.

Est-ce à dire que l’économie circulaire est porteuse d’une autre vision de l’aménagement du territoire et peut se concevoir comme un antidote à l’étalement urbain ?

Parce qu’elle favorise les relations de proximité aussi bien du côté des producteurs que du côté des consommateurs, à travers notamment la promotion des circuits courts, l’économie circulaire peut effectivement être un antidote à l’étalement urbain et porteuse d’une autre conception de l’aménagement du territoire. L’éducation citoyenne que j’évoquais tout à l’heure a aussi pour enjeu de modifier la perception de la ville que des ménages continuent à fuir au profit du périurbain. La maison « Ça me suffit », qu’on peut voir dans les zones pavillonnaires, a incarné le rêve des classes moyennes. Mais à quel prix tant au plan de l’urbanisation, que du paysage et de l’énergie !

Qu’entendre exactement par territoire dans la perspective de l’économie circulaire ? Quelle est l’échelle la plus adaptée ? L’économie circulaire est-elle nécessairement une économie locale ?

Non, le territoire peut renvoyer à des échelles diverses, selon le type d’activité : elle peut se déployer à un niveau aussi bien local, que régional, national et même mondial.

Qu’en est-il des perspectives de création d’emplois ?

Cette préoccupation est au cœur de nos réflexions. Dans notre esprit, l’économie circulaire doit inciter à transférer les charges sociales qui pèsent sur le travail, sur la consommation des ressources, justement pour favoriser la création d’emplois ou, pour reprendre l’intitulé d’un Forum de l’Unesco, qui s’est tenu en avril dernier, le passage
« de la productivité du travail à celle des ressources ».

Vous avez évoqué l’« économie de la fonctionnalité », l’ « écologie industrielle »… Que répondez-vous à ceux qui disent se perdre dans cette inflation d’expressions ?

Au risque de paraître présomptueux, je dirai que l’économie circulaire recouvre les autres formes que vous venez de rappeler et qui reviennent au fond au même principe, mais en les abordant sous un jour particulier : l’usage, dans le cas de l’économie de la fonctionnalité ; les déchets et leur recyclage, par une optimisation des flux, dans le cas de l’écologie industrielle.

L’économie circulaire s’inscrit dans une vision globale. Si elle s’oppose à quelque chose, ce n’est ni à l’économie de la fonctionnalité ni à l’écologie industrielle, qui y concourent à leur façon, qu’à cette économie linéaire que j’évoquais tout à l’heure, en rappelant que celle-ci ne représente qu’une parenthèse de 150 ans dans l’histoire de l’humanité, fondée sur la croyance dans le caractère illimité des ressources. L’économie circulaire renoue avec la réalité en considérant les ressources pour ce qu’elles sont : rares et non renouvelables pour la plupart.

Que dites-vous à ceux qui verraient dans l’économie circulaire, un retour à la période d’avant la Révolution industrielle, à l’âge de la bougie ?

C’est une objection qu’on adresse effectivement. J’y réponds en disant que l’histoire de l’humanité a rarement été faite de reculs. Même le Moyen Age a été une période d’avancées dans bien des domaines, par rapport à l’Antiquité.

L’économie circulaire s’appuie naturellement sur nombre des acquis de la société industrielle, le développement auquel elle a donné lieu sur le plan des connaissances, des compétences et des technologies qui permettent de produire mieux. Nous disposons désormais d’ordinateurs et de puissances de calculs qui peuvent nous aider à penser un autre modèle de développement fondé sur l’économie circulaire. Autant les utiliser.

De tout temps, les hommes ont construit des bâtiments en tenant compte de l’environnement et en réutilisant les matériaux. Les pierres des bâtisses qu’on démolissait étaient récupérées pour d’autres constructions. L’économie circulaire renoue avec cet état d’esprit, tout en cherchant à tirer profit des avancées technologiques dans la conception de nouveaux matériaux.

Bref, l’économie circulaire est tout sauf un simple retour en arrière. Elle repose sur diverses formes d’innovations : techniques, mais aussi organisationnelle (pour penser autrement l’organisation du travail) et même financières et comptables.

L’innovation organisationnelle, d’abord. Le Vélib’ en est un bel exemple : de prime abord, il peut apparaître comme la simple valorisation d’un mode ancien de déplacement. En réalité, il repose sur une vraie innovation organisationnelle, ne serait-ce que pour gérer de matière optimale le parc de vélos en fonction des moments de la journée.

Ensuite, les innovations financières ou comptables : elles sont moins visibles, mais tout aussi déterminantes. La visite d’entreprises hollandaises m’a permis de mesurer à quel point elles sont difficiles à mettre en œuvre. Une de ces entreprises, qui fabriquait des moquettes, s’est convertie dans leur recyclage en valorisant à 98% leurs différents composants. A condition de récupérer les moquettes ! Avec sa banque, elle a conçu un système de valorisation de ses stocks qui changeaient de nature : jusqu’ici, il s’agissait des stocks de moquettes qu’elle produisait et entreposait à Rotterdam avant de les vendre ; désormais, ses stocks sont non seulement répartis chez les clients en différents lieux, mais encore virtuels. Ils sont composés des moquettes que l’entreprise est censées récupérer à plus ou moins long termes, auprès de ses clients, avec toute l’incertitude liée aux variations de cours des matières sur les marchés mondiaux. Pas moins de trois ans ont été nécessaires pour définir un système comptable prenant en compte ces variables !

Quant aux innovations fiscales, elles sont indispensables pour alléger les charges qui pèsent sur le travail en les transférant sur la consommation.

D’autres formes d’innovation sont à envisager, notamment en matière de gouvernance de façon à sortir de cette organisation en silos qui caractérise l’économie industrielle. Certes, il y a des filières, mais peu des acteurs qui y participent ont une vision globale du cycle de vie du produit. Il y a besoin d’une approche plus transversale, entre les différentes parties prenantes : les producteurs, les sous-traitants, les consommateurs, mais aussi les collectivités, l’Etat, les associations…

L’énergie peut être le domaine le plus propice pour avancer sur cette thématique de la gouvernance.

Pourquoi ? Et de manière plus générale, en quoi l’énergie peut-elle être une entrée pertinente dans l’économie circulaire ?

Elle l’est à plusieurs titres. D’abord, parce qu’elle va de pair avec une approche territoriale. Aujourd’hui plus que jamais à l’heure de la décentralisation, les collectivités veulent être des acteurs de la production énergétique. Entendons nous bien cependant : cette dimension territoriale peut s’inscrire dans des échelles variables selon les besoins et la forme de l’énergie ; ce peut être l’unité d’habitat, le logement, le quartier, la commune, la Région, la Nation voire le continent européen. A chaque producteur d’énergie, le soin de trouver l’échelle pertinente. Toujours est-il que l’économie circulaire remet en cause le centralisme qui a présidé jusqu’ici à la conception de notre modèle énergétique, depuis l’après Seconde Guerre mondiale. En France, rappelons que l’essentiel de notre énergie électrique (80%) est assurée par seulement 19 sites de production…

Cette situation est d’autant plus problématique qu’elle tend à dés-impliquer le citoyen. Celui-ci consomme son électricité, mais sans plus savoir d’où elle vient, comment elle est produite. Il n’a aucune « prise ». Il lui suffit d’appuyer sur un bouton. Une reterritorialisation l’inciterait à se réapproprier les questions énergétiques, en redevenant un acteur. Il sera d’autant plus sensible aux aléas de la production des ENr, même si le réseau national permet de bénéficier de l’énergie produite sur d’autres territoires que le sien.

Les initiatives prises par des territoires réussissent d’autant plus qu’elles impliquent les habitants sinon les usagers. Voyez la commune de Forbach où un système de collecte des déchets organiques a été mis en place pour alimenter une usine de méthanisation. Tout en réinjectant du biogaz dans le réseau, elle alimente en biocarburant les camions-bennes, lesquels arborent le fait qu’ils « roulent avec le carburant produit à partir de vos déchets ». Les consommateurs peuvent ainsi apprécier au quotidien et concrètement leur contribution à la production d’énergies renouvelables. Sans compter les retombées au niveau de leur facture.

Nul doute que cela contribuerait aussi à faciliter l’acception sociale de ces énergies, à commencer par celle produite par les éoliennes dont beaucoup continuent à considérer qu’elles polluent leur paysage. A partir du moment où les habitants prennent part au projet d’installation, en participant jusqu’au capital des sociétés montées à cet effet, force est de constater qu’ils en perçoivent mieux l’intérêt.

Il est clair qu’on ne peut décréter les comportements à adopter selon une logique top down. L’économie circulaire ne fonctionnera que si elle est appropriée par la population. Nous en revenons encore aux enjeux éducatifs.

On comprend bien que l’économie circulaire peut accompagner cette territorialisation de la politique énergétique. Mais quid de l’équité territoriale qui a sous-tendu et sous-tend encore le modèle énergétique français ?

Ce principe d’équité, qui s’est incarné dans la contribution au service public de l’énergie (CSPE), fait pour moi question, dans la mesure où, à trop être soucieux d’égalité devant le prix, on distant la relation entre le citoyen et l’énergie. En disant cela, je ne prône pas une libéralisation totale du prix de l’énergie en le fixant en fonction du coût réel de production et d’acheminement. Il y a un juste milieu à trouver. Et je crois que c’est justement la vocation de l’Atelier Energie & Territoires que d’y aider en mettant cette question en débat. Gardons-nous de nous arc-bouter sur l’existant. Nous sommes dans un tout autre contexte que celui de l’après-guerre qui a vu instaurer le système de péréquation. A l’époque, il s’est agi de reconstruire le pays et plusieurs de nos villes. La crise que nous connaissons sur le plan aussi bien financier qu’environnemental, social, etc. a changé la donne.

Personnellement, j’ai été marqué par la lecture de Ravage, le roman de science fiction publié en 1943 par René Barjavel. Il y décrit un monde merveilleux où on se déplace à toute vitesse, où tout est automatisé. Jusqu’au moment où le système énergétique, centralisé, s’interrompt brutalement. Du jour au lendemain, il n’y a plus d’énergie. Plus rien ne marche. La société ne décline pas, elle s’effondre d’un seul coup. Je n’ai pas lu d’autres ouvrages qui suggèrent aussi bien ce qui pourrait nous attendre. On parle de transition. Or c’est un effondrement qui nous guette. Faisons en sorte que la réalité ne rejoigne pas la science-fiction.

Loin de moi de vouloir clore sur une vision aussi pessimiste. Le monde bouge. Au mois d’avril dernier, 300 représentants du monde entier étaient réunis à l’Unesco pour le forum que j’évoquais, autour des fondements d’un modèle économique durable [ Pour en savoir plus ]. A peine trois médias internet ont relayé l’événement, mais j’y ai vu le signe qu’une révolution invisible est bien en marche.

En juin dernier, le Conseil Economique, Social et Environnental (CESE), la 3e institution de la République, organisait avec la Fondation Ellen MacArthur une conférence sur le thème de l’économie circulaire en considérant qu’elle est « une perspective d’avenir pour un modèle en crise ». Les mots prononcés par le président Jean-Paul Delevoye à cette occasion témoignaient d’un réel engagement de sa part. C’est un autre signe encourageant.

Propos recueillis par Sylvain Allemand, pour l’Atelier Energie et Territoires.