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Le Cler, un réseau pour la transition énergétique (2/2)

Le Cler, un réseau pour la transition énergétique (2/2)
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Suite de l’intervention de Yannick Régnier à travers les échanges avec les membres du comité scientifique (pour accéder à la première partie, cliquer ici).

Entretien

Raymond Leban : En associant les Territoires à Energie Positive aux EnR, n’induisez-vous pas que les autres énergies sont négatives ?

Yannick Régnier : Si et c’est précisément ce qui fait la force de cet acronyme. En l’imposant au plan national, nous autres, promoteurs des EnR et de la maîtrise de l’énergie, avons emporté la bataille symbolique ! Cela étant dit, le ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, l’entend en un sens bien plus large puisque, à voir les résultats de l’appel à projets, tous les territoires qui font quelque chose, aussi modeste soit-elle, sont considérés comme étant positifs !

Christian du Tertre : Au-delà de l’opération marketing, comment en êtes-vous venu à mettre l’accent sur les EnR dans le cadre d’un développement local ?

Yannick Régnier : Si nous y sommes venus, c’est que nous agissons dans le cadre de territoires ruraux : des territoires a priori dépourvus de moyens budgétaires et/ou ne bénéficiant pas jusqu’à récemment de l’accompagnement de partenaires financiers, hormis l’Ademe, qui a de longue date proposé des dispositifs de financement d’ingénierie. Ces territoires doivent donc envisager de monter des projets viables économiquement. Or, en France, si l’environnement relatif aux EnR est changeant et complexe, force est de constater que, globalement, celles-ci ont le vent en poupe. Les tarifs d’achat sont incitatifs. Le fonds de chaleur, depuis qu’il existe, fonctionne bien. Bref, il est possible pour des acteurs privés locaux (entreprises, habitants,…) de monter des projets. Un modèle économique existe pour en assurer la viabilité. C’est pourquoi les EnR ont rencontré un succès rapide comparé à l’efficacité énergétique. Car, en la matière, c’est plus difficile. La rénovation de bâtiments anciens n’assure pas de retour sur investissement à court ou moyen terme, ni même un équilibre en trésorerie (les économies d’énergie sont supérieures au remboursement du montant du prêt). A l’inverse, un investissement dans un parc d’éoliennes, pour ne prendre que cet exemple, peut être amorti en dix-quinze ans au plus. C’est d’ailleurs pourquoi plusieurs ont pu fleurir dans des territoires ruraux. D’autant plus qu’ils sont portés, non pas tant par les collectivités que par les acteurs privés ou associatifs du territoire.

A terme, un TÉPos en milieu rural devrait parvenir à la production de 2/3 d’EnR et à 1/3 d’économie d’énergie par rapport à la situation actuelle. En ville, ce serait plutôt l’inverse : 1/3 d’EnR produites localement et 2/3 d’économie d’énergie.

Philippe Labro : Pourtant, l’évaluation des flux financiers des TEPCV relève que les subventions ont été très peu orientées sur des actions visant à accroître la production d’EnR. La majeure partie se concentre sur des mesures d’économie d’énergie puis dans les mobilités. La production n’arrive qu’en 3e position, avec 12% des flux financiers. Il s’agit alors de petites éoliennes et du photovoltaïque en autoconsommation.

Yannick Régnier : L’explication tient au fait que les subventions prévues dans le cadre des TEPCV sont allouées à des projets qui ne sont pas déjà subventionnés d’une manière ou d’une autre par l’Etat et ce, en vertu du principe du non cumul des aides publiques. Or toutes les EnR sont peu ou prou subventionnées par l’Etat, ne serait-ce qu’à travers le tarif d’achat, le fond chaleur ou dans le cadre d’autres appels à projets.

Ariella Masboungi : Qu’en est-il du modèle urbain, manifestement absent des TEPCV ? Que font les TÉPos pour contenir l’étalement urbain ?

Yannick Régnier : Gardons à l’esprit que les territoires disposaient de quelques mois à peine pour répondre à l’appel à projets. Difficile dans ces conditions de repenser le modèle urbain. Dans sa formulation, l’appel à projets orientait d’ailleurs les candidats vers des actions simples à mettre en œuvre. Je précise que pour les TÉPos, le modèle urbain dont on parle concerne les territoires ruraux et sera très différent de celui des grandes villes et agglomérations. Nous sommes attentifs aux risques d’étalement, en particulier.

Pour autant, les questions de l’urbanisme ou des mobilités, qui impactent le modèle urbain, ne sont pas absentes des réflexions du Cler. Nous les traitons lors de nos rencontres annuelles. Cette année, un atelier a été organisé précisément sur la mobilité en milieu rural (sans la réduire aux besoins d’accessibilité à la ville, mais bien à ceux du territoire rural). Un autre atelier portait sur l’urbanisme à grande échelle, autour d’un pôle urbain. A cette fin, nous nous étions mis à la recherche d’un intervenant en forme de mouton à cinq pattes : un élu en milieu rural, qui puisse témoigner de la pertinence de faire un SCOT à cette échelle-là au regard des enjeux climatiques et énergétiques. Nous n’avons pas trouvé un tel élu. Bien sûr, nous avions regardé du côté de Rennes, et tout particulièrement de la Communauté d’agglomération du Val d’Ille, qui traite de la mobilité dans le périurbain rennais, dans le cadre d’actions énergie/climat, engagées depuis longtemps, avec une visée de Territoire 100% Energies renouvelables. Je me suis enquis auprès d’un technicien de cette communauté, de savoir si les élus s’étaient saisis du travail urbanistique qu’avait effectué Rennes Métropole pour envisager un TÉPos dans le cadre d’un SCOT. J’avais l’intuition que les conditions étaient réunies pour penser le TÉPos à une plus grande échelle. Malheureusement, il a répondu par la négative. Pas plus du côté des élus, je n’ai identifié quelqu’un à même de porter un témoignage en ce sens. Ce qui n’a pas manqué de me surprendre : pour une Communauté de communes qui se veut proactive sur les questions énergie/climat, il y a une opportunité d’articuler divers enjeux, y compris urbanistiques, à l’échelle du grand territoire. Après, reconnaissons que les temporalités ne sont pas les mêmes : les TÉPos comme les TEPCV sont de création récente. Les SCOT exigent des pas de temps plus ou moins longs. Et de là à ce que les outils de planification se coordonnent - ce que la loi sur la transition énergétique impose désormais - il faudra du temps. Cela étant dit, je regrette, comme Ariella Masboungi, que l’enjeu du modèle urbain n’ait même pas été évoqué dans le cadre de l’appel à projets TEPCV.

Christoph Rat Fischer (EIFER) : Au sein d’EIFER, nous avons fait le constat que sur les quelque 500 écoquartiers labellisés, 75% étaient initiés par des communes de moins de 10 000 habitants. Un résultat surprenant car ce n’est pas là qu’on les attendait. Manifestement, la labellisation a eu un effet d’émulation : les écoquartiers conçus dans de petites communes en ont inspiré d’autres à en faire autant. C’est le cas aussi en Pays de Loire, où de petites communes ont eu un effet d’entraînement plus important que l’écoquartier conçu sur l’Ile de Nantes. Autrement dit, et le constat peut être généralisé, ce n’est pas la métropole qui impulse, mais les réseaux d’acteurs locaux. Autre constat intéressant : ces écoquartiers s’inscrivent dans une démarche patrimoniale. Au lieu de faire un lotissement quelconque, on cherche à préserver l’identité locale, en rénovant l’existant. La réflexion est cependant encore loin d’être allée au bout du raisonnement au plan énergétique. Et puis, si l’obtention du label ministériel a permis de mobiliser les bonnes volontés au sein de services municipaux ou communautaires, c’est au prix d’un effort surdimensionné par rapport au travail ordinaire.

Ariella Masboungi : Le fait que ces écoquartiers se trouvent en périphérie des métropoles n’est pas en soi une bonne chose : au contraire, cela concourt à l’étalement urbain et engendre des déplacements contraints. On encourage la préservation de centres-bourgs sans remettre en cause l’étalement auquel participent également les grandes surfaces qu’on continue à ouvrir. Il serait bon que le Cler inscrive l’enjeu de l’aménagement dans ses démarches.

Alain Bourdin : Dans certaines négociations intercommunales, les maires des communes situées le plus en périphérie sont enclins à jouer cette carte de l’écoquartier pour obtenir la possibilité de construire…

L’impact énergétique de l’hypercentralité commerciale

Anouk Legendre : Que sait-on de l’impact énergétique global de l’hypercentralité commerciale créée en dehors des centres-villes ? Les constats qu’on peut faire ici et là semblent indiquer des impacts démesurés. Je pense notamment aux TOM – les Antilles et la Réunion - où l’hypercentralité induit de fortes mobilités. Même constat dans les villes moyennes de la métropole.

Alain Bourdin : Il convient de nuancer ce genre de propos, en partant des pratiques réelles plutôt qu’en spéculant sur des intuitions. En réalisant des enquêtes de terrain dans le sud francilien, auprès des gens, nous avons pu établir qu’une grande partie des déplacements sont liés en réalité à la recherche d’un commerce spécialisé et non à la fréquentation des grands centres commerciaux. Si les ménages pauvres sont prêts à faire des km pour se rendre dans les magasins bon marché, ceux des classes moyennes, en revanche, privilégient les magasins et enseignes spécialisés (pour s’approvisionner en produits bio, notamment). Des personnes continuent à faire leurs courses là où elles habitaient quelques années plus tôt (par fidélité pour un commerçant, par exemple, ou parce que cette précédente localisation est la seule à disposer de ce commerce spécialisé). C’est dire la complexité des pratiques de mobilités et combien il est illusoire de n’agir que sur un levier (l’emplacement des zones commerciales).

Plus généralement, force est de constater que le mode de vie des gens est désormais fondé sur les déplacements. Qu’on le veuille ou non, cela participe d’un phénomène civilisationnel, à un besoin de choisir qui caractérise l’individu contemporain. Selon le cas, on sera en recherche de proximité ou, au contraire, dans un refus de cette proximité. Si donc on veut réduire l’impact énergétique de nos déplacements, limiter l’étalement urbain qu’ils induisent, il faut préalablement comprendre les motivations réelles, contradictoires sinon complexes des individus. Cela vaut pour des territoires ruraux aussi bien que pour des territoires périurbains.

Anouk Legendre : Je suis d’accord pour traiter des hypercentralités commerciales au cas par cas, en considérant que seules certaines ne se justifieraient pas. Mais on peut aussi considérer que la prise de conscience de l’impact énergétique amène les gens à reconsidérer leurs pratiques de mobilité et d’achat.

Yannick Régnier : Pour ma part, je rappellerai juste que je ne connais pas un membre de l’association négaWatt qui mette encore un pied dans un centre commercial. Preuve s’il en était besoin que les convictions peuvent être suffisamment fortes pour faire évoluer les pratiques individuelles (des membres de négaWatt ont pu fréquenter ces centres commerciaux, par le passé). Moi-même, je n’y vais plus. Certes, on est loin d’une conscientisation de masse. Les élus ont encore pour la majorité d’entre eux quelques difficultés à se saisir de cette question y compris dans la perspective de la transition énergétique de leur territoire, tant elle implique des intérêts nombreux et contradictoires.

Ariella Masboungi : En France, 70% des centres commerciaux sont situés en périphérie et 30% dans les villes. Mais rapportés à leur taille, cela fait respectivement 80% et 20%. Les élus se laissent encore convaincre par les promesses de création d’emplois.

Anouk Legendre : Un mutation positive me semble être à l’œuvre, avec une prise de conscience de l’intérêt qu’il y aurait à localiser davantage les surfaces commerciaux à proximité des transports publics.

Quels usages ?

Christian du Tertre : Pour en revenir au TÉPos, je ne perçois toujours pas le lien entre la production d’énergie et les usages. A l’instant, il a été rappelé que les mobilités liées à l’étalement urbain ne sont pas prises en compte, pas plus que l’effet de l’implantation d’une grande surface. De manière générale, on localise la production, mais sans se préoccuper de sa destination.

Au-delà de l’intérêt marketing et de communication de l’appellation TÉPos, j’ai donc besoin de savoir ce qui se passe concrètement au plan local. A ce stade, et si je résume : les TÉPos consistent à produire localement des EnR en tirant profit des conditions associées au tarif d’achat (pour ce qui concerne le photovoltaïque et l’éolien), cette production étant ensuite reversée dans le réseau. Mais qu’en est-il des usages locaux et, au-delà, de l’aménagement du territoire. On y revient. Mais parce justement tout est lié ou devrait l’être.

Franck Vallérugo : Il me semble que cette question des usages a été évoquée à travers l’objectif des 1/3 de gain d’efficacité énergétique, pour ce qui concerne les territoires ruraux (deux tiers dans le cas des territoires urbains).

Yannick Régnier : Les territoires que nous avons identifiés comme TÉPos se sont largement inspirés du contexte germanique (Allemagne et Autriche), en partant du principe que les territoires ruraux bénéficiaient de ressources naturelles qui étaient a priori valorisables de différentes manières et notamment via la production d’énergie. Tel est le constat qui a motivé les premières actions. Mais il est clair que l’enjeu est bien désormais l’articulation des projets portés par des acteurs à une vision globale du Territoire 100% Energies renouvelables avec tout ce que cela implique en termes d’aménagement et d’urbanisme.

Ludmila Gautier : Je pourrai concevoir qu’une telle articulation apporte quelque chose, mais à la condition qu’il y ait un modèle économique local. Or, comme chacun sait, les EnR bénéficient de subventions nationales à travers le tarif d’achat et donc du concours de tous les citoyens, bien au-delà de ceux qui habitent le TÉPos.

Yannick Régnier : Soit. Mais en sens inverse, les subventions ne suffisent pas en l’absence d’une volonté locale de s’en saisir de façon à mener des projets qui contribuent au développement local.

Ariella Masboungi : Les EnR sont bien plus qu'une contribution à la transition énergétique : elles contribuent aussi et surtout à la lutte contre le réchauffement climatique. Il n'est donc pas pensable de ne pas les développer au point d'en faire la source principale d'énergie. Et il est donc tout aussi normal que les pouvoirs publics investissent, fussent à travers des prix d’achat favorables. Il faut bien préparer l’avenir. Cependant, ce que je retiens de ce que vous dites, c’est que les territoires ruraux ont un potentiel énergétique qui peut aider d’autres territoires, ce qui implique donc de tirer des réseaux. Il faut aussi garder à l’esprit que des Régions sont entrées dans le jeu de la transition énergétique. Vous avez à juste titre cité l’Aquitaine dont l’engagement en la matière est proprement impressionnant. Je dis tout cela pour inciter à sortir d’une vision trop "localiste".

Quelle solidarité interterritoriale ?

Philippe Labro : Que fait-on pour les territoires ruraux qui ne disposent pas de la moindre ressource ? On a entendu des expressions du genre « Vent de Picardie aux Picards » ou « Le vent breton aux Bretons… »… De telles expressions font question quant à la disposition d’acteurs locaux à faire preuve de solidarité territoriale…

Yannick Régnier : En réalité, il faut entendre : « l’argent de l’énergie bretonne [picarde] aux Bretons [aux Picards] », autrement dit : veillons à ce que les Bretons [les Picards] bénéficient des retombées des investissements dans les projets énergétiques, à travers la participation de leurs collectivités ou d’eux-mêmes.

Ariella Masboungi : Dans le cas du Beaujolet Vert, abordé au cours d’une Matinale de l’Atelier Energie & Territoires [pour accéder au compte rendu, cliquer ici], nous avons pu mesurer l’importance de l’engagement d’un élu local ayant exercé par ailleurs ou exerçant encore des fonctions nationales (en l’occurrence, Michel Mercier, président de la Communauté de communes de l’Ouest Rhodanien, ancien ministre et sénateur). Avez-vous d’autres exemples d’élus aussi impliqués ?

Yannick Régnier : Le fait que l’élu local ait l’expérience d’un mandat ou d’une fonction au plan national constitue probablement un plus. Mais il est difficile d’ériger cette hypothèse en règle générale tant les exemples sont rares. Hormis Denis Baupin, Ronan Dantec, Alain Rousset, Jean-Jacques Queyranne et quelques autres, qui sont ou ont été aux manettes de grandes collectivités, on compte peu d’élus locaux de premier plan engagés sur les questions énergétiques. Nos interlocuteurs allemands nous le disent d’ailleurs : le personnel politique français n’est pas toujours à la hauteur des enjeux de la transition énergétique. Nos élus locaux ont davantage un discours sur la croissance verte et encore, quand ils ont pris la mesure de cet autre enjeu.

Cependant, à travers la thématique des TÉPos, des collectivités, qui pensaient ne disposer d’aucune ressource, ont pris conscience de leur potentiel en matière d’EnR. Je pense à cet élu d’une commune de l’Indre (Saint-Georges-sur-Arnon) qui a ainsi découvert un réel potentiel dans l’éolien au point d’installer un parc d’éoliennes. Aujourd’hui, sa commune tire profit des retombées en termes de taxes. Depuis, elle a investi dans une société d’économie mixte, qui lui procure d’autres recettes. Il faut prendre conscience de la révolution que cela représente pour un élu. D’ordinaire, les investissements d’une collectivité (dans une école, par exemple) sont considérés comme étant « à perte » (outre le fait qu’ils n’engendrent pas de recettes, ils induisent des frais de fonctionnement). Cette fois, il y a de vrais retours sur investissement. En l’absence de tourisme ou d’autres leviers, l’énergie peut donc représenter un vrai levier de développement. C’est ce à quoi nous nous employons de convaincre des élus de communes rurales et qu’illustre à sa façon celle de Saint-Georges-sur-Arnon.

Quelle transition énergétique dans un contexte de prix bas ?

Philippe Labro : Actuellement, les prix de l’énergie sont bon marché (entre le baril de pétrole aux alentours de 30 dollars et l’effondrement du prix du kWh). Dans quelle mesure ce contexte ne complique-t-il pas la promotion des TÉPos et, au-delà, de la transition énergétique ?

Yannick Régnier : Aujourd’hui, les prix de l’énergie sont en effet relativement modérés en France. Mais il est certain que cette situation n’est pas appelée à durer. Il faut s’attendre à une hausse du prix de l’énergie avec toutes les implications sociales pour les populations, à commencer par celles qui sont contraintes à des déplacements quotidiens et/ou en situation de précarité énergétique.

L’enjeu social est au centre des préoccupations du Beaujolet Vert, qui, pour l’heure, parvient encore à attirer des populations du Grand Lyon en quête d’un foncier plus accessible. Mais qu’adviendra-t-il lorsque le prix du carburant repartira à la hausse et ce, durablement ? Le risque est que ces populations repartent pour se rapprocher du Grand Lyon.

D’ores et déjà, des collectivités doivent assumer un service public de l’énergie et cela ira en empirant. Au cours de la Matinale à laquelle il participait [pour accéder au compte rendu, cliquer ici], Michel Mercier évoquait ces ménages de plus en plus nombreux qui se tournent vers les Centres Communaux d’Action Sociale (CCAS), faute de pouvoir payer leur facture énergétique. Je crains que cette situation ne soit de plus en plus fréquente.

Les élus locaux sont cependant conscients du défi. Ils sont de plus en plus nombreux à considérer l’énergie comme un vrai enjeu pour la cohésion sociale de leur territoire. Beaucoup se sont saisis des dispositifs comme les plateformes de la rénovation énergétiques. Au-delà, il s’agit de rendre le territoire plus résilient de façon à réduire la vulnérabilité des populations par rapport aux hausses de l’énergie et à la précarité énergétique. L’enjeu étant aussi de créer sinon de préserver des emplois dans le bâtiment à travers les opérations de rénovation énergétique (pour mémoire, le bâtiment représente de l’ordre de 50% de la consommation d’énergie, dans beaucoup de territoires).

L’enjeu social de la transition énergétique sur les territoires

Philippe Labro : La transition énergétique est donc aussi perçue comme un facteur de cohésion sociale et de création d’emplois ?

Yannick Régnier : Oui. Du moins à en juger par les discours que tiennent les élus. Reste maintenant à vérifier qu’ils se traduisent en acte. Force est de constater que les questions de mobilité et d’urbanisme restent difficiles à traiter. Elles sont en outre moins « rentables » au plan politique. Une opération de rénovation est plus visible et donc plus facile à inaugurer que des mesures de lutte contre l’étalement urbain…

Quelle évaluation ?

Franck Vallérugo : Deux questions. Vous avez suggéré la création de valeur sur le territoire. Avez-vous un protocole de mesure de cette création de valeur, en termes de création d’emplois, notamment ? La deuxième question concerne la focale sur les territoires ruraux, lesquels ne représentent que 20% du territoire et 3% du PIB. Qu’en est-il du reste ? Que pourrait être un TÉPos en milieu urbain ?

Yannick Régnier : De nombreuses évaluations sont effectuées par l’administration de l’Etat ou des organismes spécialisés. Nous nous gardons donc d’en faire en propre. Cela serait chronophage. Notre approche se veut politique et s’assume comme telle. Du moment où les gens y croient et que cela marche, nous estimons que le pari est gagné. Nous voulons juste donner envie aux acteurs des territoires de façon à les amener à passer à l’action. Des élus qui restaient en retrait en sont maintenant à créer des SEM, à mettre en place une chaufferie bois, etc. Que valent toutes ces initiatives, mises bout à bout ? Encore une fois, je ne saurais vous le dire. Cependant, les échos que nous avons de ce qui se passe sur le terrain paraissent attester du déclenchement d’une dynamique, ce qui, pour nous, est le plus important. L’évaluation quantitative ne figure pas parmi nos missions. A partir du moment où nous constatons, à l’occasion justement de nos rencontres annuelles, que d’année en année les choses avancent, nous considérons que c’est déjà un résultat intéressant. Plutôt que de quantifier, nous nous assurons de pouvoir identifier des expériences concrètes et nouvelles ou qui ont avancé. D’une année sur l’autre, nous ne faisons pas témoigner les mêmes acteurs. Nous nous efforçons de mettre toujours en avant d’autres initiatives. Ce n’est qu’à la condition qu’il ait enregistré des avancées notables, que nous re-sollicitons un territoire.

Force est de constater que nos collectivités locales ne sont pas très outillées pour mener des politiques énergétiques. Elles ont eu tendance à considérer que c’était du ressort des opérateurs énergétiques nationaux (EDF et autres). Quand un projet est porté par un partenaire privé, ces collectivités n’en perçoivent pas tout de suite les retombées pour elles. Les principaux bénéficiaires étaient jusqu’ici des opérateurs nationaux. La raison d’être du Cler est de remettre en question cette situation en permettant aux collectivités de bénéficier aussi des retombées des initiatives développées sur leur territoire, en matière énergétique. Si, donc, nous nous intéressons aux effets du tarif d’achat, c’est au regard des territoires et non dans une perspective macro. Ce qui nous importe est qu’il permette de créer des modèles économiques viables pour des projets territoriaux.

Sylvain Allemand : Je prends note de ce que vous avez dit sur l’évaluation et le fait qu’au final, vous vous satisfaisiez de l’enclenchement d’une dynamique. Ma question porte sur cette idée qui passe pour évidente, selon laquelle produire localement serait nécessairement un plus. Au risque de vous surprendre, je me demande si c’est toujours le cas. Et, plus fondamentalement, si cette idée d’une production locale nécessairement bonne en soi n’a pas été accréditée par un débat récurrent portant plus généralement sur les délocalisations et suivant lequel celles-ci seraient nécessairement néfastes (alors qu’un examen précis du phénomène montre qu’il convient de distinguer délocalisations défensives et délocalisations offensives, celles-ci n’étant pas synonymes de destruction d’emplois mais, au contraire, une garantie de leur pérennité voire de leur montée en qualification – le personnel mobilisé pour la production pouvant désormais l’être pour des activités de services, plus créatrices de valeur). Les TÉPos n’entretiennent-ils pas à leur façon cette croyance en empêchant des territoires de saisir des opportunités en termes de coopérations inter-territoriales, fondées sur la recherche d’avantages comparatifs. D’ailleurs, que fait le Cler pour favoriser ce type de dynamique et, au-delà de promouvoir, l’idée d’une solidarité interterritoriale ?

Yannick Régnier : Je ferai un parallèle avec l’agriculture à laquelle on associe aussi l’idée suivant laquelle il est préférable de produire localement. Voyez les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), en particulier, dont l’équivalent commence à exister, à tout bien réfléchir, dans le domaine énergétique.

Mais est-ce systématiquement le cas ? Rien n’est moins sûr, en effet. Voyez l’agriculture bio qui, d’une certaine façon peut être rapprochée du principe de l’énergie verte : dans un cas comme dans l’autre, rien n’empêche de désigner par là une production en provenance d’autres territoires (biens des produits bio sont importés tandis que de l’énergie verte – biogaz ou électricité produite par des EnR, par exemple - transite par des réseaux nationaux).

Je pense que l’aspiration à une production locale participe aussi d’un fait civilisationnel. Dans le cas de l’énergie, ce qui prime à travers la recherche d’une production locale, c’est la volonté de recouvrer une maîtrise dans son approvisionnement énergétique, tout en s’inscrivant dans une démarche entrepreneuriale.

Croissance verte

Philippe Labro : Quid de la croissance verte ? Comment l'appréhendez-vous ?

Yannick Régnier : Au sein du réseau, les élus ne l’évoquent guère. Au mieux, elle n’a guère de sens pour eux ; au pire, elle est connotée politiquement. Avec l’Unadel (Union Nationale des Acteurs et Structures du Développement local), nous avons commencé à travailler sur la vision que les élus ont du développement local au regard de la transition énergétique. De leur point de vue, un développement local doit être qualitatif : il faut qu’il induise des externalités multiples. Ils ne se posent donc pas la question de l’effet quantitatif. Prenons l’exemple des Parcs naturels régionaux : dans une démarche proactive sur l’énergie, ceux de Rhône-Alpes se sont engagés dans le dispositif des centrales villageoises photovoltaïques. Sur le plan quantitatif, les résultats sont encore limités (quelques dizaines ou centaines de kW de puissance installée…). En revanche, qualitativement parlant, du point de vue patrimonial, cela peut se justifier.

Beaucoup d’élus promeuvent le principe du Territoire 100% Energies renouvelables, mais sans réellement savoir ce que cela signifie concrètement en termes de nombre d’éoliennes, de cellules photovoltaïques, d’unités de méthanisation, de chaufferies bois à installer, de bâtiments à rénover. Tout au plus commencent-ils à se préoccuper du coût de rénovation du bâti ancien.

Nos amis de Solagro [une association spécialisée dans la réalisation d'écobilans et d'études sur les énergies renouvelables] en sont venus à concevoir un outil ludique sous forme de jeu de cartes, qui permet de composer un bouquet énergétique en fonction de l’objectif recherché, mais aussi des capacités d’investissement et du potentiel du territoire. Une manière de sensibiliser à ce à quoi peut ressembler un Territoire 100% Energies renouvelables et la manière d’y parvenir.

A titre indicatif, deux grandes éoliennes de 2,5 mégawatts produisent l’équivalent de 100 000 m2 de cellules photovoltaïque ou encore de 1 500 petites éoliennes. Des ordres de grandeur le plus souvent ignorés des élus comme du commun des mortels. Certes, ce ne sont que des ordres de grandeur, mais au moins permettent-ils de savoir ce à quoi on s’engage.

En lien avec la diffusion de ce jeu de cartes, le Cler souhaite concevoir un outil méthodologique plus complet, qui permettra de chiffrer les besoins d’investissement et les créations d’emplois. Nous nous baserons sur les ratios issus des études de l’Ademe (en fonction des puissances installées des différents types d’EnR).

Il s’agira d’éclairer autant les élus que les citoyens désireux d’investir dans des sociétés coopératives. Ainsi, ils pourront se rendre compte du montant des investissements requis. Beaucoup aspirent à garder le contrôle d’une société locale/et/ou coopérative, mais sans se douter que si le projet pourra voir le jour, c’est avec l’apport d’investissements privés.

Négociation autour du partage de la valeur

C’est une autre de nos convictions : les TÉPos ne pourront se développer sans le concours de ces derniers. Ce qui nous a d’ailleurs amené à considérer qu’il y a tout aussi nécessairement une phase de négociation à engager sur le partage de la valeur, entre les citoyens, le public et le privé. On ne peut lancer un projet énergétique en faisant l’économie de cette négociation.

Il y a encore quelques années, un développeur pouvait convaincre un à un les agriculteurs d’un territoire, d’installer des éoliennes ou des parcs photovoltaïques sur leur terrain sans que le reste de la collectivité ne soit au courant. Cette époque est révolue et c’est tant mieux car cela empêche toute forme de négociation possible avec les autres parties prenantes possibles d’un tel projet. En tout cas, un TÉPos ne peut que décourager ce genre de pratique.

Le développeur d’EnR doit ouvrir son capital ou faire participer à la levée de fonds des citoyens du territoire où il intervient. Certes, sa démarche n’en devient pas pour autant plus philanthropique, mais est-ce ce qu’on lui demande ? L’enjeu est de contribuer au développement local, en engageant les autres acteurs du territoire. A cet égard, je fais mienne une formule de Marc Théry, qui considère qu’on ne peut plus faire des projets énergétiques sur les territoires, mais qu’on doit faire des projets de territoire sur l’énergie.

Sur l’appel à projets TEPCV

Ariella Masboungi : Je souhaite revenir aux TEPCV. C’est vrai qu’ils ont le mérite de mettre les territoires en mouvement et d’inscrire la question de la transition énergétique dans l’agenda des élus locaux. Reste que bien des actions sont modestes (elles consistent à mettre l’éclairage public à l’heure des ampoules LED, à s’équiper en véhicules électriques, etc.). Qu’en est-il des TÉPos ? Avez-vous relevé des actions intéressantes lors de vos dernières rencontres ? Quelles innovations avez-vous relevées ?

Yannick Régnier : En prévision de notre rencontre, j’ai entrepris de lire l’ensemble des conventions signées entre l’Etat et les communes lauréates, ce que je n’avais pas encore eu l’occasion de faire dans le détail. J’ai commencé à entrer les actions dans un tableau Excel afin de savoir qu’elles étaient celles les plus couramment mises en avant. J’ignorais que l’Atelier Energie & Territoires avait entrepris ce travail et ce, de manière exhaustive…

A l’évidence, l’effet d’aubaine a joué : la souplesse des conditions d’éligibilité des projets et le temps pour remplir le dossier, ont incité des collectivités à mettre en avant des actions qu’elles comptaient de toute façon entreprendre. 80% du financement leur étaient ainsi assurés. Dans les collectivités dont les projets étaient moins matures, la problématique a été perçue de manière différente : comment prendre en charge la part d’autofinancement – au moins 20% - alors que leur budget ne le prévoyait pas ? Mais notre préoccupation concernant les TEPCV porte sur le risque que les subventions allouées ne se substituent à des aides existantes.